Qu’un homme peut en tout temps

bastir sa Fortune. Pourquoy les ieu-

nes semblent plus heureux que les

vieux. Et ceux qui commen-

cent plus tard, continuent plus lon-

guement en leurs prosperitez.

EPISTRES XIV.

Tien pour certain, Agathon, que la Fortune est comme la fieure, qui vient en tout temps, en tous lieux, & à toute sorte de personnes. Et ne sois plus en l’erreur, où ie te vois, qu’vn vieux ne la puisse rencontrer aussi bien qu’vn ieune homme. Car encor qu’il y en ait pus qui adorent le Soleil leuant que le couchant: si est-ce que ny l’vn ny l’autre ne demeure sans [211/ 212] ses sacrifices & ses autels. Il est vray que la Fortune est de l’humeur en cela des femmes : elles s?ble fauoriser d’auãtage les ieunes. Mais comme de fruict trop verd, elle s’en agace incontinent les dents : & treuue bien meilleur par apres ceux qui sont mers: & s’y arreste plus long temps. Si est-il bien vray toutesfois que ces personnes qui sont desia bien fort qduancees en leur vieillesse, n’en iouissent si aisement que ces ieunes hommes, à qui le mentõ d’vn peu de poil ne commence qu’à cottonner. Et de cela l’ãbition en est vne cause, de laquelle ils sõt beaucoup plus atteints que les ieunes. Car encor qe ce soit vn mal chaut: toutesfois le sens de l’homme vieux, en est plus capable que le [212/213] sang du ieune: d’autant que l’ambition quelquefois procede de la cognoissance du propre merite: & lors elle se peut aussi appeller Magnanimité: ou bien des occasions, qui se presentent de paruenir aux grandeurs: & lors comme la commodité fait le larron, il se rend vrayement ambitieux. Car proprement l’ambitieux c’est celuy qui aspire plus haut qu’il ne merite, par quelle voye que ce soit. Or le ieune homme ne peut y auoir encor la cognoissance de son merite. Car il n’a eu le loisir de faire les choses qui la peuuent donner: d’autant que celuy qui ne fait que commencer n’a encor ri? de finy: ny ne peut auoir les occasions & les commoditez, parce qu’il ne fait qu’entrer au chemin de les treuuer. Mais l’hõme vieux [213/214] a peu tirer cette cognoissance par ces actions passees: & par les choses qui luy sont tõbees és mains, il peut auoir veu ces occasions, les vrayes nourrices & les vrais eslancemens de ce brasier. C’est pourquoy ils en sont aussi plus souuent tormentez. Or c’est vn mal si ardant que tousiours il laisse alteré celuy qui en est attaind. Et parce que, comme en toute autre espece de mal, le prudent Medecin, tasche tousiours d’oster la fieure, autant que l’alteration : En cettuy cy aussi ce grand Medecin veut autant que d’estancher la soif de ces ambitieux, qu’ils soyent gueris de leur fieure. De là vient qu’à eux il ne leur donne à boire qu’en tant qu’il leur en faut pour les maintenir : mais aux autres qui sont sains, leur laisse le breuuage [214/215] à leur volonté.

Ie ne nie pas qu’ils ne s’en treuue plusieurs, qui encores que nullement attaints de ce vice: ne laissent d’estre infiniment contratriez de la Fortune: & s’ils veulent aller sur mer, il faut que sans attendre nul secours de leurs voiles, ils se preparent aux rames entierement.

A cela il y a vne autre consideration. Ne scais-tu point pourquoy ces enfans qui commencent d’auoir les iambes asseurees pour marcher, tombent plus souuent, que ceux qui du tout trop foibles ne peuuent quasi le soustenir? C’est d’autant que la songeuse mere va tenant les cordons, & asseurant les pas chãcellans des plus ieunes. Car autrement elle sçait bien qu’ils tomberoyent. Mais les autres elle [215/216] les laisse sur la garde d’eux mesmes: sçachant bien que pourueu qu’ils prennent garde à leur pas, ils ne tomberont point. Et ceux-cy au moindre rencontre qui les fait chopper, ils vont par terre: & les autres retenus par les bras de la mer quand ils choppent, tant s’en faut qu’ils töbent, qu’elle les soustient en l’air: & bien souuent les met entre ses bras. Donques la force nuit & a prudence humaine aux sages: & la foiblesse, & l’inexperience proffitte aux ieunes hommes. Car cet eternel Estres de Estres, nous aimant tous esgallement, où le deffaut propre nous empeche de nous sçauoir cõnduire, il nous conduit, & remet à nous iuge asses forts. Mais non toutesfois sans auor (à l’imitation de la [216/217] bonne mere) sans auoit tousiours l’oeil sur nous. Que s’il est vray, comme tu dis, que veritablement la Fortune ayme d’auantage les ieunes: c’est qu’elle ayme ceux qui sont entierement à elle. Tout ainsi que le Prince ayme & fauorise d’auontage celuy d’entre ses seruiteurs qu’il cognoit ne despendre que de luy seul: & en luy seul auoir toutes ses esperance.

Car ces ieunes hommes, sans nulle autre cõsideration, ny ressource, se iettent entre ses bras: & les sages ont tousiours vn refuge, qui est leur propre vertu. Nous pouons iondre à cette consideration celle de Virgille,

La Fortune ayde à vn homme qui ose.

Ce sang chaut de ieunesse qui peu à peu s’amortit, & se cõ-[217/218]somme en l’homme aagé comme l’huyle en la lampe, qui va tousiours bruslant, peut bien sans mentir r’apporter beaucoup & à entreprendre & à executer. Et pour moy ie tiens, que si la prudence ne supplee à ce deffaut, il pourra estre cause de l’eslongner entierement de ce but: mais aussi si la hardiesse seule est au ieune homme, elle ne l’y fera pas asseurement peruenir. Tout ainsi qu’il ne suffit pas que l’arc soit bien fort pour donner dans le blanc: mais faut encores qu’il soit iuste. C’est pourquoy ny le ieune sans prudence, ny le veillard sans courage ne doiuent iamais esperer de grandes choses. Car l’vn ne les les frappera pas: & l’autre il luy en aduiendra comma à Priam: estant affoibly de son vieux aage [218/219] se voulant toutes fois defendre:

Son dard, sans faire coup, il eslança en vain,

Car l’arain enroüé le repoussa soudain,

Si bien qu’il ne pendist seulement à la beste

Du bouclier tant soit peu.

Voilà si me semble, pourquoy on dit que les vieux sont moins heureux: mais si sainement on y veut regarder, on verra plus souuent les vieux iouir des grãdeurs: de la Fortune que les ieunes. Et cela d’autant que la prudence, est comme gardienne & conseruatirce de toutes les choses qui sont bonnes: de laquelle estant priuez les ieunes, pour la plus part, ne peuuent arrester le cours fuytif de ces choses volages. Ne croy donc plus que ma Fortune [219/220] soit perdue: voyant celle que i’auoy bastie iusques icy desmolie: De forte qu’il y a peu d’apparence qu’elle se puisse releuer. Ie fuis encor de mon aage au trois fois neuf: ce n’est qu’à cette heure que ie la deuroy cõmencer. Aussi tout ce que i’ay fait iusques icy, ie veux que ce ne soit que comme auant que le Musicien iouë sur son Luth: on luy void tirer quelques fredons dessus, tant pour voir s’il est bien d’accord, que pour cognoistre s’il a la main en bonne disposition: Et encor que ie fusse beaucoup plus vieux, ie ne perdroy, toutesfois l’opinion de pouuoir attaindre vn iour à quelque conclusion heureuse de mes desirs. A cela me donnant courage, l’exemple d’Epaminondas, qui iusques au [220/221] quarantiesme an de son aage, demeura incogneu aux Thebains: & despuis paruint à telle Fortune, qu’il se pouuoit dire luy seul auoir coupé les liens de la seruitude des Grecs: rendu Thebes leur chef: & auoir sinon vaincue, pour le moins bien fort abaissee la ville indõtee de Sparte. Iulles César estoit desia bié vieux quãd il prit cette Fortune prisonniere: aussi la gardast il longuement. Mais Alexãdre, à qui elle se donna comme amoureuse de luy dés le berceau, en son plus bel aage, en fut abandonné. I’ay beaucoup remarqué les euenemens du monde, il ne me souuient d’auoir iamais leu, qu’vne mesme visage accompagné les dessains d’vne personne. Et le plus souuent les [221/222] beaux commencemens sont couronnez de quelque estrange ruine. Esperõs donc quelque chose de bon: puis que nostre cõmécement est si difficille & trauersé. Il n’en est que plus ressemblant à la Vertu qui au commencement, comme dit Virgile, offre aux regardans si difficile son visage. Mais scays-tu, que nous seruira cet auant-ieu: car ainsi puis-ie nõmer ces dix ans que i’ay desia courus? A m’auoir appris les chemins par lesquels il me faudra conduire à l’aduenir. Les playes que i’ay receu en mes dessains, me seront cõme cicatrices honorables, les asseurés tesmoings d’vn hazardeux soldat: les vitoires gagnees par les efforts, soustenus de la Fortune, donneront cognoissance, que si par les troubles [222/223] qu’elle m’a fait, elle n’eust arresté mon cours, ie me susse peut-estre acquis plus d’enuie: mais plus aussi sans doubte de moyens de luy refiltrer. Bref, mon Agathon, nous n’auons point vescu en tenebres. Nos actions ont tousiours esté au plus clair rayon du soleil. Et me contente aucunement de cette vanité, que pour me rendre cogneu des personnes d’honneur, il ne me faut point brusler le temple de Diane. Et quelle Fortune plus grande dois-ie desirer, que celle-cy? Quoy des Richesses? Ah loyer trop honteux, pour payer le salaire de mes seruices! Des grandeurs? Et n’en ay ie pas eu ce que i’en ay deu desirer? Des faueurs des Princes? ressouuien – toy de seu mon maistre. Des amis? Et [223/224] ne m’ayme tu pas? Bref r’assemble en ton esprit le cours de ma vie: & tu verras que le Ciel ne m’a iamais defauorisé. Que s’il me deffaut quelque chose, c’est la constance de la Fortune: mais qui iamais a peu fixer ce Mercure? Qui est celuy qui a mis le pied sur sa rouë: & n’a fait le tour auec elle? Ne scays tu qu’elle est

Inconstante, & fragile, & perfide, & glissante?

Ne veuillons donc point nous facher contre le Ciel si le feu est chaud: si l’eau mouïlle: & si ce qui est pesant descend en bas: c’est vne loy eternellement establie, que ces choses auroyent ce naturel, & non point d’auantage ny plus propre en eux que l’inconstance en cette chymere de Fortune: [224/225] Et auec cette consideration laisse les regrets de mes trauaux perdus: car ie les tiens pour bien employez puis qu’ils m’ont donné cognoissance de ce qui ie suis. Que si c’est en me renuersant mes dessains entierement, il n’importe: car vn grand ordre ne se peut mettre qu’auec vn grand desordre, à ce que dient les Politiques. Disons donc auec ce grand Capitaine Grec, Que

nous estions perdus

si nous n’eußions

esté per-

dus.

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