De l’ambition Que la mediocre n’est

pas blasmable. Quelle elle est:

Et que c’est vn grand

esguillon à la

Vertu.

EPISTRES XXI

Te ie l’aduouë, Agathon, que l’Ambition est vn perpetuel bourreau, qui par ses supplices ne donne iamais cesse à nostre ame: Que c’est le vase percé des Danaïdes. Que c’est vne fois hydropique, & et vn Dedale qui ne peut estre desbroüillé. Mais que ce seul mal osté, peut emporter tous les vices des hommes, permets moy que i’vse de la mesme responce d’Alexandridas à ce Laconien, [296/267] qui soustenoit ta mesme opiniõ.

Il faudroit donc confesser, luy dit-il, que les voleurs, & les sacrileges, ne fussent point vicieux: car comme pourroit-on prouuer qu’ils eussent de l’Ambition? Et certes de tout ce que nous auons à fuyr, ce vice est le moins eslongné de la Vertu, tant s’en faut il en est si voisin, & luy est si ressemblant, que bien souuent l’vn est pris pour l’autre. Arreste cela en ton esprit, que iamais homme ne fut vrayement ambitieux, & du tout eslongné de la Vertu: Car d’où procede l’ambition? Sans doute du desir de gloire. Et le desir de gloire? d’estre tenu meilleur, plus sçauant, ou plus grand que les autres. Mais telle volonté n’est elle commune à la Vertu? Qui est le vertueux qui n’a voulu auoir repu-[297/298]tation de vertueux? Il n’est pas mesme iusques à Diogenes le Cinique, qui n’en ait esté touché: Car à quelle occasion cette vie si austere? à quoy se cercher vn homme en plain iour, auec vne lanterne? À quoy viure dans vn tonneau & bref, à quoy rompre son escuelle derniere & seule relique de ses meubles, sinon pour acquerir cette reputation entre les hommes, d’auoir la cognoissance des choses, le desdein des voluptez, & la victoire des vices? Voy dõques que cette ambitiõ, pour n’estre parce que de pourpre, ou d’or, ne laisse d’estre aussi bien ambition: & dans le tonneau, & dans la lanterne, & dans l’escuelle le rompue de ce Cinique, que dans les palais, & entre les sceptres des plus grands Roys: com-[298/299]me aussi,

Dessous vn fer roüillé n’est moins preux vn Achille.

O que ce Philosophe dit tres à propos à celuy, qui pour paroistre plus desdaingeux des richesses, portoit vn manteau tout rõpu, Cache le bien, dit-il, car ie la voy paroistre cette ambition par les trous de ton manteau. Il n’y a que cette difference de l’ambition au desir d’honneur, que quelque fois quand ell’est extreme, il faut, iustement ou iniustement, que nous parueniõs à ce dessein. Que si elle est vicieuse, c’est d’autant qu’elle est extreme: & d’ordinaire les extremes sõt vicieux: Mais prenons celle qui est moderee, & nous trouuerons qu’elle ressemble non seulement à la vertu, mais est vertu elle mesme. Car qu’est-[233/300]ce autre chose la magnanimité, que cette moderee Ambition? D’elle sont nees ces belles pensees qui esleuoyent à tant de gloire ces Alexandres, ces Cesars, ces Augustes: & de son contraire ces honteux repos de ces Sardanapales, de ces Eleogabales, qui pourrissoyent dans les ordures de leur voluptez, & des leur vices. C’est vn des plus grands esguillons dont la Vertu nous incite que cettuy-cy: car ce chastoüillement nous alleche aux difficultez d’vn attraict incroyable. Iuge donc, Agathon mon amy, qu’encor que ce vice ait peu de puissance sur toy, que la perfection que tu te figures ne t’est pas encor si prochaine, que tu n’ayes beaucoup à trauailler,

L’Italie desiaque tu penses prochaine,

[300/301] Et ces ports où tu crois t’arrester si soudain,

Sõt encor separez d’vn chemin sans chemin,

Par des terres loingtaines.

Et sur tout prens garde qu’en voulant blasmer l’ambition, tu ne sois toy mesme ambitieux: Car c’est seulement pour estre creu plus parfait: l’Ambition est bien en l’ame du vertueux l’vne des plus dangereuses maladies dont il puisse estre attainct. D’autant que,

Le vent nourrit le feu: & en soufflant l’allume.

Aussi elle s’allume, & se nourrit des soymesme, & principalement de son merite. Mais à celuy qui commence d’entrer dans la carriere de le la Vertu, c’est, peut estre, vne folie de la fuyr. Ne te mo-[301/302]queroy tu de celuy, qui voudroit faire peindre les murailles, & les foliues de sa maison, auant que de l’auoir bastie? Ou bien, qui au premier fondement mis cercheroit, d’vne sollicitude extreme, des remedes pour empecher que les araignes ne fissent leurs toiles à son bastiment? Ou bien, qui n’ayant encor entierement cardé la laine dont il veut faire le drap de ses habits, lairroit toutes choses pour tascher de prendre quelques petits oyseaux, qui empeschent que les hartes ne se prennent au drap? Croy moy que tu n’est moins digne de risee, de prendre tant de peine à oster l’ãbition de tes vertus, auant que tu sois bien asseuré de les auoir. Sçays tu quelles sont les semences de fruict? C’est l’opinion [302/303] certaine d’estre iuste, prudent, magnanime, sçauant, vaillant: & bref d’estre proffesseur de beaucoup de Vertus. Ce sõt ces feux qui allument nostre ame, & iettent en nos dessains ces estincelles, comme nous voyons de nuit ces vapeurs flambantes sortans des estoiles. Mais quelle apparence y a-il de craindre de se brusler, quand on gele? Et quelle raison de craindre l’ambition, quãd la cognoissance que nous auons de nous mesme, nous iuge en nostre ame desia indignes des honneurs que nous possedons?

Donques auant que cercher les remedes contre ce mal: ou bien auant que te nettoyer de cette tasche, attends que tu sois tasché. Veux-tu que ie die quelle marque est l’ambition? la [303/304] mesme que celle qu’vn soldat r’apporte, quand il vient d’vn assaut, noirci de poudre, & tout cendreux des ruines de la bresche. Car c’est vn signe certain qu’il y a esté. Et lors il luy doit estre permis de se lauer. Mais si quelque ieune frisé vouloit pour se lauer aussi, se feindre hazardeux soldat, ne meriteroit il qu’on se moquat de luy? Ne te laue point aussi auant qu’estre foüillé. Fay naistre en toy les Vertus d’où ce vice procede: & lors apres auoir vaincu l’auarice, la volupté, la colere, & telles autres passions, il sera tres à propos que tu tasches de couronner les precedentes par cette derniere victoire. Il est tres aisé de s’abstenir de manger, quand on n’a point d’appetit: de dormir, quand on n’a point de [304/305] sommeil: & de n’estre point aussi ambitieux, quãd on ne le peut estre. Lors que la cognoissance vient en l’homme du bien, & du mal, l’Ambition y vient aussi. Mais elle se nomme alors, Conseruation. Depuis quand la cognoissance se rend plus forte en l’ame, elle change son nom & s’appelle Volonté du bien. Et quand l’homme est en sa perfection, elle se nomme Desir d’hõneur ou Magnanimité. Et en fin, ayant passé quelque peu ses limites, Ambition.

Regarde donc de quels bons predecesseurs ce vice procede, & iuge par là, que pourueu qu’il ne s’allie point des autres, la noblesse de sa race le peut bien rendre recommandable en quelque sorte. Pour comclusion, ressouuien [305/306] toy de ce qu’escrit ce grand Picus de la Mirãde à vn sien amy: Estre honnoré de toy, dit-il, c’est estre rendu glorieux: car tes honneurs sont des gloires: & quiconque desire meriter telles gloires est ambitieux. Par là tu cognoistras qu’il rend aucunement l’ambition nõ blasmable, mais honnorable, d’autant que c’est vn desir de perfection.

Ne fuy donc plus si fort ses blesseu-

res: car les remedes que ie t’en

donray, sont tres-experimentez,

& les playes en sõt pleines d’hõ-

neur, comme celles que nous re-

ceuons en vne bonne occa-

sion: encores que ce soit

plustot par temerité,

que par vail-

lance.

[306/307]