Qu’il faut de longue main se resou-

dre aux aduersitez. Comment on

s’y doit preparer. Et que toutes les

infortunes ne viennent pas pour

nous accabler.

EPISTRE VIII.

Ie te l’aduoüe Agathon, qu’à l’instant que la Fortune nous a frappé, nous [116/117] sõmes vn peu esperdus du coup. Car nos sens, que l’estourdissement a assoupis, ne peuuent si promptement reuenir à leurs offices. Si ne t’accorderay-ie pas, que pour cela nous deuiõs, comme les enfans, remettre aux larmes, & aux cris la guerison de nos blesseures: au cõtraire il faut aussi tost que le tintoüyn nous est passé, comme personnes courageuses, ou nous resoudre à la vengeãce: ou s’il se faut mettre sur la deffensiue pour la douleur, n’oblier rien de ce que doibt vne personne prudente: Et s’il faut que la mort nous aye, que nous l’aillons trouuer, accompagnez de l’honneur & de la vertu: & non pas qu’elle vienne à nous. Car ce dilayement, aux choses qui ne peuuent s’euiter, ne peut que dõner [117/118] tesmoignage de peu de cœur.

Vn beau mourir, c’est mourir dans ses armes.

Si ne faut il se tromper en ces choses. Car la difficulté est tres-grande de leur resister, si comme le prudent Marinier nous ne preuoyons en temps calme à tout ce qui est necessaire pour soustenir la tempeste. Le Gouuerneur d’vne forteresse ne sera blasmé, encores que son ennemy le vienne assieger. Car ce n’est pas chose qui depende de luy. Mais si sera bien, si ayant la commodité, il n’a donné ordre à ce qui luy failloit, pour soustenir tel effort. Par ainsi il faut preuenir le mal, & en paix songer aux euenemens de la guerre. C’est en esté que les bons mesnagers font amas de bois pour l’hyuer. Alexandre le iour de la [118/119] grande bataille contre Darius cassa vn soldat de ses ordonnances, parce qu’ils le veid lors qu’il rangeoit ses troupes, accõmoder encore la corde de son Iauelot: D’autant, dit-il, qu’il falloit que cela fut desia fait. Commençons donc de bonne heure, ô Agathõ mon amy, à nous preparer à cette grande bataille, à fin que nostre general n’ayt vne semblable occasion de nous casser. Les Vignerons nous monstrent en leur art ce que nous deuons faire en nostre profession. Ils cultiuent le terrain comme nous deuons cultiuer nostre esprit. Ils effermentent les seps, comme nous deuõs aussi couper toutes les superfluitez de nostre ame: ausquelles si nous ne les ostons, elle donne quelquefois plus de nourriture qu’aux [119/120] bons fruits qu’elle doit porter. Et en fin ces prudens Laboreurs appuyent de paisseaux les vignes, craignant que les pluyes, & les vents ne les iettent en terre, & que le raisin ne se pourrisse: Aussi appuyons nous de ces vertus, qui peuuent resister aux aduersitez, à fin que quand elles viendront nous affaillir, nous ne nous laissions abbatre, & perdre tous ces fruicts, que l’esperance qu’on auoit de nous auoit promis.

Plutarque souloit dire, que pour rendre vne personne parfaictement vertueuse, trois choses y doyuent estre vnies, la Nature, la Raison, & l’Vsage. Il faut que la Nature nous incline, que la Raisõ nous force, & que l’Vsage nous retienne. La Nature nous est vn don [120/121] du Ciel, la Raison s’acquiert, & l’Vsage se fait. La Nature c’est le commencement, la Raison l’accroissement, & l’Vsage l’accomplissement. Mais les trois ensemble la perfection. La Nature sans la Raison, & l’Vsage, c’est vn bon champ qui demeure en friche pour n’estre ny semé, ny labouré. La Raison sans la Nature & l’Vsage, c’est vne semence qui ne germe point, pour n’estre point mise en terre. Et l’Vsage sans la Nature & la Raisõ, c’est vn Laboreur qui choume, pour n’auoir ny semence ny terre. Trois choses qui separees sõt du tout inutiles, & iointes ensemble toute l’vtilité de la vie humaine. Que iamais donc ce bon Laboreur ne cesse, ô Agathon, de laborer, & semer tes terres, à fin que tu n’ayes oc-[121/122]casion de regretter quelque fois la perte du temps. Encore que ie t’aye dit que la Nature soit vn dõ du Ciel, toutesfois elle ne laisse pas par l’artifice à se rendre meilleure, comme ou en fumant, ou en arrousant, ou bien en labourant les terres on peut les engresser, & les rendre plus capable du grain. Et en cela ressouuiens toy des chiens de Lycurgus.

Mais n’as-tu iamais pris garde, pourquoy il y a des cheuaux qui ne veulent tourner à vne main: & d’autres sont aussi prõpts quasi que nostre volonté, à tout ce qu’il nous plait? Cela vient, que l’vn n’a point esté dressé, & l’autre a passé par les mains d’vn bon escuyer. Par ainsi, il ne faut pas desdaigner par la raison acquise de s’acquerir vne meilleure nature: & [122/123] faire comme le bon mesnager, qui ayant herité de beaucoup de biens, non seulement ne les laisse pas perdre, mais tache honnestement de les aggrandir par sa vigilance. Ayant donc semé ta terre des plus beaux preceptes de ces grands & illustres personnages, considere leur vie, & tasche par l’vsage à te rendre tel qu’ils ont esté. Car il est certain que les bonnes conditions, & les bonnes mœurs, sont qualitez qui s’impriment par lõgs traits des temps: & qui s’acquierent par habitude. Ne crains point en cela de ressembler à l’auaricieux: ie veux dire, imiter en ta vertu la diligence, & la prudence dont il vse en son vice. Assemble le plus que tu pourras de ces thresors en ton ame: & cõme l’hydropique, qui ne peut, [123/124] quoy qu’il boyue, estancher sa soif, n’estanche aussi iamais la tienne des vertus: mais demande tousiours à tes yeux nouueaux exemples, à ton entendement nouuelles raisons, & à tes mains nouuelles actions.

Quand tu te seras de longue main de cette sorte preparé, attends seulement ton ennemy en bonne deuotion: & asseures toy que s’il t’attaque tu luy feras plus de mal qu’il n’y aura pour toy apparence de peur. Quelquefois l’estre quasi accablé des forces de nos aduersitez nous a rapporté vne gloire & vn contentement extreme: & les grands coups ont esté souuent la felicité, de ceux que l’on a pensé d’accabler. Car de resister, est plus honnorable, que d’attaquer. Parce qu’estant infe-[124/125]rieur en puissance, on se rend par la prudence esgal. Qui eut iugé voyant George Castriot, qui despuis par la grandeur de ses faits fut nommé des Turcs Scanderbeg, comme s’ils eussent voulu dire, Alexandre le grand: Qui eut iugé, dis ie, voyant ce grãd Amurates paisible possesseur de tout son pays d’Albanie, luy & ses freres entre ses mains, pour hostages en apparence, mais en effet esclaues: que tout seul apres auoir veu meurtrir cruellement tous ses freres, il peut enleuer & maintenir ce mesme Royaume des mains d’Amurates, qui peu auparauant l’auoit vsurpé sur Ieã Castriot son pere? Ne faut-il pas croire, voyãt tel changement, que son abaissement soit venu expres, pour faire mieux paroistre son accroisse-[125/126]ment? Si bien qu’il semble que la Fortune, comme on dit, l’eut recullé pour le faire mieux sauter.

Mais, à fin que tu ne te trompes, toutes les trauerses que nous auons, ne viennent pas de la Fortune: Quelquefois la vertu pour nous esprouuer nous donne ces allarmes, pour voir nostre resolution, & nos volontez. Ne te souuiens tu point d’auoir leu, que Cyrus enuoya demãder tout l’or & l’argét de ses amis, pour essayer leur affectiõ? D’autresfois ce n’est pas pour essay: mais pour exercice qu’elle nous trauaille, à fin que l’oisiueté ne nous rouïlle. Ainsi Scanderbeg, duquel ie te parloy peu au parauãt, de deux en deux iours desplaçoit son camp, tant à fin d’accoustumer au trauail sa gendarmerie, que pour luy ap-[126/127]prendre la façõ de camper. Mais n’as tu pris garde que le meilleur champ s’il n’est labouré ne iette que ronces & chardons: & que le plus maigre auec vne songneuse cure le rend bon & fertille? C’est pourquoy si ce n’est la Fortune, c’est la vertu qui nous fait sentir le soc de tant en tant, à fin que nostre vertu oyseuse ne s’aneantisse: mais comme bonne nourrice, apres auoir laissé quelque temps le desir du tetin à son enfant, librement par apres le luy abandõne. Et d’autant qu’il est difficile de recognoistre qui est celuy qui nous frappe quand nous auons le dos torné, preparõs nous à toutes occasions, comme si nous estions desia aux mains auec nos plus grands ennemis. Et ainsi nous ne rendrons iamais vne deffence [127/128] douteuse: mais, comme dit Chrysippus, quand nous mettrons la main à l’espee, ce sera vne asseurãce infaillible de nostre victoire.