LIVRE SIXIESME DE
LA DIANE DE GEORGE
De Montemayor.
Apres qu’Arsileo fut party de la logette, Felismene demoura auec la Bergere Amarilida, qu’elle auoit trouuée auec lui, se demandantes l’vne à l’autre nouuelles de ce qui leur estoit aduenu en leurs vies: chose bien commune à celles qui se trouuent en semblables endroitz. Et comme Felismene comtoit à la Bergere l’occasion de sa venuë, arriue à la logette vn Pasteur fort dispos & gaillard, encore qu’il semblast que la tristesse lui eust couuerte grande partie de ceste gaillardise. Quand Amarilida le veid, elle se leua en la plus grande haste qu’elle peust pour s’en fuïr: mais Felismene l’arresta par la robbe, se doutant que ce pouuoit estre, & lui dict. Il ne seroit pas raisonnable belle Bergere, que celle reçeust si grande discourtoi-[177r/177v]sie de toy, qui a si grande affection de te faire seruice comme i’ay. Mais comme elle s’obstinoit de s’en vouloir fuïr, le Pasteur lui dict auec plusieurs larmes. Amarilida, ie ne veux point que aiant esgard à ce que tu me fais souffrir, tu te plaingnes de cest infortuné Pasteur, mais seulement que mettant deuant tes yeux ta vertu & ta beauté, tu cõsideres qu’il n’y a chose au monde moins seante à vne Bergere de ta qualité, que de mal-traiter celui qui lui est tant seruiteur. Regarde ô mon Amarilida, ces miens yeux trauaillez, qui ont espandu tant de larmes, & tu verras la raison qu’ont les tiens de ne se monstrer indignez contre ce Pasteur si mal fortuné. Mais helas, tu me fuis pour ne vouloir entendre la raison que tu as de me regarder. Attens Amarilida, escoute ce que ie te dis: & puis s’il ne te plaict, ne me fais point de responce. Que te couste-il d’oïr celui auquel a tant cousté de t’auoir veu? Et se tournant à Felismene, la requeroit auec force larmes, qu’elle ne la laissait eschapper: laquelle importunoit la Bergere auec fort [177v/178r] douces paroles, à ce qu’elle ne traistast si mal celui qui monstroit bien l’aimer plus que soi-mesme, & qu’elle escoutast ce qu’il desiroit lui dire, puis qu’il y auoit si peu de danger à l’escouter. Mais Amarilida respondit. Belle Bergere, ne me commande point d’escouter celui qui adiouste plus de foy à ses fantasies qu’à mes paroles. Sçaches que celui que tu vois la deuant, est l’vn des plus deffians Pasteurs qui se puisse trouuer, & de ceux qui donnent plus de tourment aux Bergeres qui leur portent bonne volonté. Filemon dict au contraire à Felismene. Ie desire belle Bergere, que tu sois iuge entre moy & Amarilida: & si i’ay le tort du different qu’elle a contre moy, ie veux perdre la vie: & s’il est de son costé, ie ne lui demande autre chose, sinon qu’elle entre en congnoissance de ce qu’elle me doit. Quant est de perdre ta vie, i’en suis bien hors de doute dict Amarilida. Car ny tu ne te veux tant de mal que tu le vousisses faire, ny à moy tant de bien, que pour mon occasion tu te mettes en ce danger. Mais ie veux bien que ceste belle Berge-[178r/178v]re iuge aiant veu ma raison & la tienne, quel est le plus chargé de coulpe de nous deux. Ainsi soit-il, dict Felismene: & nous asseons au pied de ceste verde haye au bout de ce pré fleury que nous voiõs deuant nous: car ie desire sçauoir les occasions que vous auez chacun de vous plaindre l’vn de l’autre. Apres qu’ilz furent assis dessus l’herbe verde, Filemon commença à parler de ceste maniere. Belle Bergere, ie suis asseuré que si d’auenture tu as oncques esté touchée d’amour, tu congnoistras combien Amarilida a peu de raison de se plaindre de moy, & de sentir si mal de la foy que ie lui ay gardée, qu’elle vienne à imaginer ce qu’oncques nulle m’imagina de son amy. Tu dois estre aduertie, belle Bergere, que quand ie nacquis, & encores long temps devant que ie vinsse à naistre, les cieux me destinerent à aimer ceste Bergere, qui la deuant mes tristes & les tiens beaux yeux est presente. A quoy i’ay tousiours correspondu par effect, de telle maniere, que ie ne crois point qu’il y ait amour tel que le mien, ny ingrati-[178v/179r]tude semblable à la sienne. Il est depuis aduenu, que l’aiant seruie dés mon enfance le mieux qu’il m’a esté possible, il y a enuiron cinq ou six mois que mon malheur amena en ces quartiers vn Pasteur appellé Arsileo, lequel cerchoit vne Bergere nommée Belisa, qui pour certain mauvais accident s’en va errante par ces bois. Et comme sa tristesse fust de ses plus extremes, delà est aduenu que ceste cruelle Bergere ou pour pitié qu’elle prist de lui, ou pour le peu qu’elle en auoit de moy, ou pour-ce qu’elle peut mieux sçauoir, ie ne l’ay oncques puis peu separer de sa compaignie. Et s’il aduenoit que ie luy en parlasse d’auenture, il sembloit qu’elle me vousit[sic!] tuer: par-ce que ces yeux que tu vois, ne causent moindre espouvantement, quand ilz regardent estans courroucez, que de ioye, quand ilz sont sereins. Comme dõcques i’eusse tout si entierement saisy, le cœur de tresgrand amour, l’ame d’vn affection nompareille, l’entendement des plus grans & iustes soupçons que iamais personne ait euz, ie me plaingnois à Arsileo auec [179r/179v] souspirs, & à la terre auec vne amere lamentation, monstrant le tort qu’Amarilida me faisoit. Cela lui a causé si grande haine, d’auoir esté par moy imaginée chose contre son deuoir & honnesteté, que pour se venger de moy, elle a perseueré à cela iusques à maintenant: & non seulement cela, mais encores me voyant deuant ses yeux, elle s’en fuit, comme la bische craintifue deuant les leuriers affamez. De façon que pour le deuoir que tu as à toy mesme, ie te requiers que tu iuges s’il y a cause suffisante de me haïr, & si ma coulpe est si griefue, que ie merite pour icelle luy estre en si grand horreur. Ayant Filemon acheué de rendre compte de son mal, & du tort que son Amarilida lui faisoit, la Bergere Amarilida commença à parler de ceste maniere. Belle Bergere, que Filemon qui est icy, ne m’ait bien aimé (ou pour le moins fait le semblant) ses seruices ont esté telz, qu’il me sieroit mal de dire autrement: mais si i’ay aussi mesprisé pour son occasion le seruice de plusieurs autres Pasteurs, qui paissent leurs troupeaux par ces vallées, [179v/180r] & de plusieurs ieunes hommes, lesquelz la nature n’a doüez de moins de grace que beaucoup d’autres, luy mesme le sçait, et le peut dire. Car toutes les fois que i’ay esté requise, & celles que i’ay gardé la fermeté qu’à sa foy ie deuois, ie ne crois pas que ce ait esté fort loing de sa presence: mais cela ne deuoit point estre suffisant, à ce qu’il feist si peu de cas de moy, qu’il en soupeçonnast chose contre le deuoir que i’ay à moy-mesme. Car s’il est ainsi, & il le sçait, que pour l’amour de luy i’ay mesprisé plusieurs qui mouroient pour mon occasion, comment eusse-ie voulu le mespriser pour vn autre? A quoy pensois-ie iamais qu’à luy, & à mes amours? Cent milles fois Filemon m’a espiée, ne perdãt vn seul pas de ceux que le Pasteur Arsileo & moy faisions par ceste belle vallée. Que lui mesme die, si oncques il oït qu’Arsileo me teinst propos qui sentist ses amours, ou si ie luy respondis chose qui y tendit? Quel iour m’a veu Filemon parler auec Arsileo, qu’il ait entendu de mes paroles autre chose, que le consoler du tres-grief mal qu’il [180r/180v] enduroit? Si cela deuoit estre cause qu’il souspeçonnast mal de sa Bergere, qui en peut mieux iuger que lui mesme? Regarde belle Nymphe, combien il estoit enueloppé de fauces suspicions, & incertaines imaginations, que iamais mes paroles n’ont eu puissance de l’en retirer, ny tant faire auecques lui, qu’il ne s’absentast de ceste valée, pensant que par son absence il donneroit fin à mes iours, en quoy il s’est trompé: car au contraire il m’est bien aduis qu’il l’a dõnée au plaisir & contentement des siens. Et le bon est, que Filemon ne se contentoit d’estre ialoux de moy, dont il avoit si peu d’occasion, comme tu dois, ô; belle Bergere, auoir entendu: mais encores il le publioit par toutes les festes, dances luictes, qui se faisoient par les Pasteurs de ceste montaigne. Et vous pouuez penser, si cela tournoit pas plus au preiudice de mon honneur, que de son contentement. En fin, il s’absenta de ma presence: & puis qu’il voulut prendre pour medecine de son mal ce qui plus le lui a augmenté, qu’il ne m’accuse, si i’ay sçeu mieux faire [180v/181r] mon profict du remede, qu’il ne l’a sçeu prendre. Et considere belle Bergere, le contentement que tu as peu voir que ie reçeus quand tu dis nouuelle à Arsileo de sa maistresse. Et que moi-mesmes fuz celle qui l’importunay, à ce qu’il allastincontinent la chercher. Il est facil à congnoistre, qu’il n’y pouuoit auoir chose entre nous deux, dont on deust faire si mauuais iugement, comme ce Pasteur a faict trop inconsiderément. Et ainsi voila l’occasion, pourquoy ie me suis refroidie en l’amour que ie portois à Filemon, pour ne me vouloir plus mettre au danger de ses faulses suspicions, puis qu’il a pleu à mon bon heur, me mettre en vn temps, que sans faire force à moi-mesme ie l’aye peu fort bien executer. Apres que la Bergere Amarilida eust mõstré le peu de raison que le Pasteur auoit eu de donner foy à ses imaginations: & la liberté qu’elle auoit recouurée auec le temps (chose fort naturelle & coustumiere à cœurs exemptz de vray amour) le Pasteur lui respondit de ceste maniere. Ie ne nie point (Amarilida) que ta vertu [181r/181v] & discretion ne soit suffisante pour te iustifier & descharger de toute mauuaise suspicion. Mais quoy? voudrois tu faire des nouueaultez en amour, & estre inuentrice de quelques nouueaux effectz, differens de ceux que iusques à present nous auons veuz? Quand est-ce qu’vn amant a iamais bien aimé, que toute occasion quelconque de ialousies, quelque petite qu’elle ait esté, ne lui tourmentast l’esprit? Combien plus donc estant si grande, comme celle que par ta si longue & ordinaire vonuersation & familiarité auec Arsileo tu m’as donnée? Penses tu Amarilida, qu’aux ialousies les certifications du contraire seruent de quelque chose? Certes tu te tropes: car les suspicions & doutes en sont les principales causes. Quant est de croire que tu portois bonne volonté à Arsileo, en matiere d’amours, ce n’estoit pas grande chose: & partant de l’auoir publié, c’estoit aussi peu offencer ton honneur, d’autant plus que la force de l’amour esoit si grãde, qu’elle me faisoit publier ce qui me donnoit plus de mal. Et posé le cas, que [181v/182r] ta vertu me deust asseurer quant au desceu & cachette de mes suspicions, ie venois la considerer: si est-ce que i’auois pœur de ce qui me pouuoit succeder, si ceste familiarité alloit plus auant. Quant à ce que tu dis que ie m’absentay, ie ne le feis pour te donner peine, mais seulement pour voir, si en la mienne se trouueroit quelque remede, ne voiant point deuant mes yeux celle qui me la donnoit si grande: & aussi afin que mes importunitez ne t’en apportassent. Et si pour auoir cherché remede à vn si grief mal, i’ay esté contre ce que ie te deuois, quelle plus grande punition pourrois-ie receuoir, que la peine que ton esloingnement m’a fait sentir? Ou quelle plus grãde demonstration d’amour pourrois tu auoir de moy, que congnoistre iceluy n’auoir esté cause que ie te meisse en oubly? Et quel plus grand signe du peu d’affection que tu me portois, que de l’auoir entierement perduë pour mon peu d’absence? Si tu dis, que iamais tu n’aimas Arsileo, cela me donne encores plus grãde occasion de me plaindre, puis que [182r/182v] pour chose dont il te challoit si peu, tu delaissois celui qui auoit tant d’affection de te seruir: de façon, que tant plus ie me dois plaindre de toy, que moindre a esté l’amour que tu as porté à Arsileo. Voilà ô; Amarilida, les raisons & plusieurs autres que ie ne dis, que ie peux amener en ma faueur, desquelles ie ne veux aucunement me preualoir, puis qu’en amours elles ont si peu de credit. Seulement ie te supplie, que ta douceur & la foy que ie t’ay tousiours gardée, soient auec ceste Bergere de mon costé: car si cela me faut à ce besoin, il n’y pourra iamais auoir ny fin à mes maux, ny moien de reconciliation en ta cruauté. Sur ces motz le Pasteur donna fin à sa deffence, & commencement à tant de larmes, qu’elles furent suffisantes auec les prieres & la sentence que Felismena rendit en ce cas, de faire adoucir le dur cœur d’Amarilida, & de r’entrer cest amoureux Pasteur en grace de sa maistresse. Dequoy il demoura aussi satisfait, que iamais il auoit esté, & mesmes Amarilida ne fut peu ioieuse d’auoir fait paroistre, combien Filemon auoir [182v/183r] resté abusé, és suspicions qu’il auoit euës d’elle. Et apres auoir là passé ce iour en tresgrand plaisir & contentement des deux amans reconciliez, & plus grand repos de la belle Felismene, le iour suiuãt au matin elle se partit d’aupres d’eux, apres force embrassemens & promesses de mettre peine d’auoir souuent nouuelles des aduentures l’vne de l’autre.
OR Sirene fort deliure d’amour, Seluage & Siluan beaucoup plus amoureux que iamais: la belle Diane fort mal contente de sa triste aduenture, passoient leur vie menans paistre leurs troupeaux le long du grand fleuue Ezla, où se rencontrans souuentesfois les vns les autres deursoient des choses qui leur donnoient plus de contentement. Et estant vn iour la discrette Seluage auec son Siluan prés de la fontaine des Aliziers, la Bergere Diane arriua de fortune, cherchant vn aigneau qui luy estoit eschappé de l’estable, lequel Siluan auoit attaché à vn Myrhte, par ce qu’arriuans en ce lieu, il l’auoit trouué beuuant en la clere fontaine, & par la merque auoit cõgnu qu’il [183r/183v] estoit de ceux de la belle Diane: laquelle estant comme i’ay dit, arriuée & receuë fort gracieusement des deux nouueaux amans, elle s’assit sur l’herbe verde, s’accoudant à vn des Alisiers qui enuironnoient la fontaine. Et apres auoit deuisé de plusieurs choses, Siluan lui dit. Pourquoy belle Diane, ne nous demandes-tu rien de Sirene? La dessus Diane leur respondit. Pour ce que ie ne voudrois parler de schoses passées parmy les ennuis que me donnent les presentes. Il fut vn temps, que demander de ses nouuelles, luy eust donné plus de contentement, & à moy de parler à lui, que non pas maintenant: mais le temps guerit vne infinité de choses, qui semblent à la personne sans remede. Et si ie n’eusse esté bien aduertie de cela, il n’y auroit plus de Diane au monde, au moyen des fascheries & regretz qui chacun iour s’offrent à mon cœur .Dieu ne voudra pas tant de mal au monde, respondit Seluage, qu’il le priue de si grande beauté qu’est la tienne. Cela ne luy deffaudra, pendant que tu seras en vie, dit Diane, & par tout où sera iamais [183v/184r] ta bonne grace & gentilesse, on ne sçauroit faire grande perte en moy. Et qu’il ne soit vray, vois le en ton Siluan, que ie n’eusse iamais pensé qu’il m’eust mise en oubly pour autre Bergere quelconque: & en fin m’a tourné le dos pour l’amour de toy. Cecy disoit Diane auec vn ris de fort bonne grace, encores qu’elle ne se rioit tant de ces choses, ny de si bõ cœur, cõme ilz pensoient. Car bien qu’elle eust au parauant aimé Sirene plus que sa vie, & qu’elle eust haï Siluan: si sentoit elle plus de regret, de se veoir oubliée de Siluan, estant cela à l’occasion d’vne autre, de la veuë de laquelle il ioïssoit chacun iour au grand contentement de ses amours, que non pas de Sirene, qui n’estoit prouocqué d’aucune nouuelle affection. Quãd Siluan eust oï ce que Diane auoit dit, il lui respondit. De te mettre en oubly, ô Diane, il me seroit bien impossible, car ta beauté & bonne grace ne sont pas de celles qui se peuuent oublier. Il est bien vray que ie suis maintenant du tout à ma Seluage: car outre les bonnes parties qui sont en elle, & qui m’obligent à ce faire, [184r/184v] elle n’a iamais estimé sa condition estre pire pour estre aimée de celui duquel tu as tousiours fait si peu de cas. Laissons cela dit Diane. Tu es fort bien addressé, & ne fus bien aduisée de ne t’aymer ainsi que ton affection le meritoit. Si iamais tu desiras faire quelque chose pour l’amour de moy, ie te suplie autãt quil m’est possible, que toy & la belle Seluage chantiez vne chanson pour passer le temps, m’estant aduis que la chaleur commence de façon que nous serons contraintz la passer dessouz ces Alisiers, ioïssans du murmure de ceste clere fontaine, qui n’aydera pas peu à la douceur de vostre voix. Les deux nouueaux amans ne se feirent gueres prier, encores que la belle Seluage n’eust pris grand plaisir au deuis que Diane auoit tenu à Siluan. Mais pour ce qu’elle deliberoit s’en reuencher en la chanson, ilz commencerent tous deux à chanter au son d’vne Loure que Diane sonnoit, de ceste maniere.
Seluage, Siluan.
[184v/185r]
Sel. Amy, ioyeux te vois venir,
Et ton cœur constant, ferme, & seur.
Sil. Amour m’a taillé du bon heur
A mesure de mon desir.
Sel. Qu’as tu desiré d’impetrer
Qui si grand plaisir te donnast?
Sil. D’aymer quelqu’vne qui m’aymast,
Car rien n’est plus à desirer.
Sel. Le plaisir dont te vois saisir,
Le tiens-tu pour certain & seur?
Sil. Point ne me l’a donné mon heur,
Pour se mocquer de mon desir.
Sel. Et si ferme point ie n’estois,
Mourerois tu en souspirant?
Sil. Te l’oyant dire en te mocquant,
Ia prest à mourir ie me vois.
Sel. Changerois-tu voiant venir
Vne autre plus cointe & iolie?
Sil. Non, ce seroit à moy folie
De chercher plus que mon desir.
Sel. Es-tu de moy tant amoureux,
Comme souuent tu me le dis?
Sil. Comprendre tu le pourras mieux,
Par ta valeur que par mes ditz.
Sel. Or ie le croy, & or tenir
Le tout ie ne puis pour bien seur.
Sil. Seulement en ce mon bon heur
Ne respond point à mon desir.
Sel. Feins toy que tu serois plus aise,
T’enamourant d’autre plus belle.
Sil. Ne me commande chose telle, [185r/185v]
Qui mesme estant feinte, est mauuaise.
Sel. Plus ferme ie te vois venir,
Que belle ne suis pour le seur.
Sil. Et en moy ie vois plus grand heur,
Qu’onc ne tomba en mon desir.
EN cest instant Sirene descendoit du vilage en la fonatine des Alisiers, auec grand desir de rencontrer ou Seluage ou Siluan: par-ce que pour lors rien ne lui donnoit plus de contentment, que la conuersation de ces deux nouueaux amans. Et s’il remettoit en memoire les amours de Diane, il ne failloit iamais de regreter le temps qu’il auoit emploié à l’aimer. Non pas que pour maintenant l’amour lui en donnast aucune peine, mais pour-ce qu’en tout temps la souuenance du plaisir passe cause regret à ce lui qui s’en voit priué. Et auant qu’il arriuast à la fontaine, il trouua au milieu de la verde prairie qui estoit toute enuironnée de lauriers, les oüailles de Diane, qui alloient toutes seulettes paissantes parmy les arbres, souz la garde des braues mastins. Et comme le Pasteur s’arrestast pour les regarder, résuant au temps [185v/186r] qu’il en auoit eu plus de soing que des siennes propres, les mastins auec grande furie s’en vindrent droit à lui: mais comme ilz approcherent, & qu’il fut cognu d’eux, remuans les queuës, & baissans leurs colz qui estoient enuironnez d’aiguës pointes d’acier, se coucherent à ses piedz: & les autres se dressoient contre lui auec la plus-grande resiouïssance du monde. Et les oüailles aussi ne feirent moins de feste, par-ce que la plus grande brebis auec son rustic bailement s’en vint au Pasteur, & toutes les autres guidées de celle la, ou pour la cognoissance de Sirene, l’enuironnerent à l’entour: chose qu’il ne peust voir sans larmes, se souuenant qu’il auoit tant de fois mené ce troupeau auec la belle Bergere Diane. Et voiant, qu’és animaux abondoit la congnoissance dont sa maistresse auoit eu si grande faute, cela fut cause, que n’eust esté la force de l’eau que la sage Felicia lui auoit donnée, il n’eust peu oublier ses amours: & ne sçay s’il y eust eu chose au monde qui l’eust peu empescher d’y retourner. Mais se voiant enui-[186r/186v]ronné des oüailles de Diane , & des pensées que la memoire d’elle lui mettoit deuant les yeux, commença à chanter ceste chanson, au son d’vn petit rebec qu’il portoit.
Ah, Ah, contentemens passez,
Que cherchez vous?
Laissez moy, & ne me lassez.
Memoire, souyr me voulez,
Les iours & les heureuses nuicts
I’ay payé de milles ennuits,
Plus rien demander ne pouuez.
Tout fut perdu quand me partis,
Comme me sçauez:
Laissez moy, & ne me lassez.
Champ verd de ces fleuues enclos,
Où quelque temps ie fus heureux,
Voiez si ors suis malheureux
Et me laissez en mon repos.
Si iustement ie suis pœureux,
Vous le sçauez:
Laissez moy, & ne me lassez.
Changer vis vne affection
Lassée de trop m’asseurer,
Dont contraint ie fus de m’ayder
Du temps & de l’occasion: [186v/187r]
Memoire où n’y a passion,
Que cherchez vous?
Laissez moy, & ne me lassez.
Petitz moutons & brebis siennes,
Qui autresfois tant me suiuistes,
Les heures ioyeuses ou tristes
Sont passé & ne sont plus miennes:
Cessez les fautz que pour moy feistes
Lors que m’aymiez,
Puis que plus ne m’abuserez.
Si vous venez pour me troubler,
Rien que troubler n’y trouuerez:
Si pour consoler vous venez,
Nul mal n’ay plus à consoler:
Si vous venez pour me tuer,
Bien le pouuez:
Tuez moy, vous acheuerez.
AINSI que Sirene acheuoit de chanter, il fut congnu à la voix, de la belle Diane, & des deux amans, Seluage & Siluan. Lesquelz l’appellans à haute voix lui dirent, que s’il vouloit passer la chaleur du iour aux champs, que là estoit la plaisante fontaine des Alisiers, & la belle Bergere Diane, qui ne feroit pas mauuais entretien pous [sic!] la passer. Sirene lui [187r/187v] respondit qu’il estoit contrainct par force de seiourner tout ce iour aux chaamps, iusques à ce qu’il fust temps de retourner au logis auec le troupeau. Et s’en venant où estoit le Pasteur & les Bergeres, Ilz s’assirent au tour de la clere fontaine, comme autresfois ilz auoient accoustumé par le passé. Diane, de laquelle la vie estoit si triste & melancolique, comme on pourroit penser, voiant vne Bergere la plus belle & la plus discrete que l’on sçeust pour lors, mariée si hors de son gré & plaisir, alloit tousiours cherchant des distractions & diuertissemens pour passer sa vie, se desrobãt à ses ennuieuses imaginations. Et comme les Pasteurs deuisoient de quelques choses touchant la pasture & gouuernement de leurs troupeaux, Diane leur rompit le fil de leurs propos, disant à Siluan. Il est bon ainsi, Pasteur, qu’estant en presence de la belle Seluage tu penses à autre chose, que à caresser sa beauté, & à l’amour qu’elle te porte: laisse là les champs, & les troupeaux, les bons ou mauuais succés du temps & de la fortune, & iouïs, [187v/188r] Pasteur, de la bonne que tu as trouuée, estant aimé d’vne si belle Bergere. Que là où il y a raison d’auoir l’esprit si content, on se doit peu soucier des biens de la fortune. Siluan lui respondit là dessus, Diane, nul ne sçauroit estimer de combien ie te suis redeuable, sinon celui qui auroit entendu l’occasion que i’ay de congnoistre ceste obligation: puis que non seulement tu m’as enseigné à aimer, mais encores maintenant tu me guides, & me monstres à vser du contentement que mes amours me presentent. Tu as infiniement raison de me commander que ie ne traicte d’autre chose, estant ma maistresse deuant mes yeux, que du contentement que m’apporte sa presence: & aussi ie te prometz de ainsi le faire tant que l’ame abandonnera ces membres trauaillez. Mais ie fuis estonné d’vne chose, qui est de voir comme ton Sirene tourne ainsi les yeux en autre part, quand tu parles à lui: il semble que tes paroles ne lui soient agreables, & qu’il n’est satisfaict de ce que lui respons. Ne t’en prens pas à lui, dict Diane: car les hommes sans [188r/188v] soucy, & ennemis de ce qu’ilz doiuent à eux mesmes, feront tousiours ainsi, & encor pis. Ennemy de ce que ie dois à moi-mesmes? respondit Sirene. Si ie le fus iamais, que la mort me chastie de ceste faute. Voilà vne bonne façon de te iustifier moy, Sirene, dict Diane, si ie n’ay à te reprocher la premiere faute, que iamais ie ne me voie auec plus de contentement, que ce que i’en ay à present. Mais il est bon que tu me donnes coulpe de m’estre mariée aiant vn pere. Mais il est bon (dict Sirene) que tu te sois mariée aiant vn amour. Et quelle puissance dit Diane, auoit l’amour, là où estoit l’obeïssance qui se deuoit aux peres? Mais quelle puissance, respondit Sirene, auoient les peres, l’obeïssance, les temps, ny les mauuais ou fauorables succés de la fortune, pour estouffer & surmonter vn amour si vray & si entier, comme tu me demontras auant mon partement? Ah Diane, Diane, que iamais ie ne pensay qu’il y eust eu chose en ce monde qui peust rompre vne si grande foy! & de tant plus, Diane, que tu te pou-[188v/189r]uois marier, & ne point oublier celuy qui t’aimoit si perfaictement. Mais quand i’y pense, hors de passion, il a esté beaucoup meilleur pour moy, puis que tu te marriois, qu’aussi tu me meisses en oubly. Pour quelle raison, dit Diane? Pour-ce, dict Sirene, qu’il n’est pire condition au monde, que d’vn Pasteur qui aime vne Bergere marriée, ny chose qui face plustost perdre le sens à celui qui lui porte vraie affection. Et la raison de ce, est, que comme nous sçauons tous, la principale passion qui tourmente vn amant apres le desir de la Diane, ce sont les ialousies. Que penses tu donc, que puisse faire vn pauure malheureux, qui aime bien, sçachant que sa maistresse est entre les bras de son marry, & lui emmy la rue plourant son infortune? Et le tourment ne s’arreste encores là, mais en ce que c’est vn mal, duquel vous ne vous pouuez plaindre, pour-ce que toutes les fois que vous en plaindrez, vous serez que vous fol & desreglé: chose la plus contraire au repos, qui se puisse veoir. Car quand les ialousies sont de [189r/189v] quelque autre Berger qui luy est seruiteur, vous passez vostre temps à vous plaindre des faueurs qu’elle lui fait, & à oïr des excuses: mais cest autre mal est de telle façon, qu’en vn moment vous perdrez la vie, si vous ne faites estat de moderer vostre desir. Diane luy respondit là dessus, Laisse ces discours Sirene, car tu n’as aucune necessité d’aymer ny d’estre aimé. En recompense de n’auoir necessité d’aymer, dit Sirene, ie me resiouis de ne l’auoir aussi d’estre aimé. C’est vne estrãge liberté que la tienne, dit Diane.Plus estrange a esté ton oubly, respondit Sirene, si tu regardes bien aux paroles que tu me dis à la despartie: mais comme tu dis, ne parlons plus des choses passées, & remercions le temps & la sage Felicia des presentes. Et toy Siluan, prens ta flute, & accordons auec icelle mon Rebec: & nous chãterons quelques vers, combien qu’vn cœur si libre qu’est le mien, ne pourroit gueres chanter chose qui plaise à celui qui ne l’a de ceste façon.Ie te donneray bon remede à cela, dit Siluan. Prenons le cas que nous soions nous deux [189v/190r] de la façon que ceste Bergere nous menoit au temps que nous semions noz plaintes parmy ces prairies. Tous trouuerent bon ce que Siluan auoit dit, quoy que Seluage n’en fut gueres d’accord, mais pour ne point donner à congnoistre aucunes ialousies où elle sçauoit estre vn si grand amour, elle se teust pour lors, & les deux Pasteurs commencerent à chanter de ceste maniere.
Siluan, Sirene.
Si les larmes & pleurs ne peuuent t’adoucir,
Bergere, que fera ce mien chant lamentable,
Puis qu’onques rien de moy ne te vint à plaisir!
Quel cœur se trouuera de tant souffrir capable,
Te voiant prendre en ris, mocquerie, & sottise,
Va mal que tout le monde estime espouuantable?
Ah aueugles esprits, puis qu’assez vous auise
Amour, le temps, le fort, & leur mesmes discours,
Et son cœur cheminant tousiours de mesme guise:
Ah Bergere cruelle, en si dangereux cours,
En tant de griefs souciz, & en si grand esmoy,
Veux-tu tousiours me voir passer mes tristes iours? [190r/190v]
Disposes-tu ainsi d’vn cœur qui est à toy,
Vne ame qui est tienne endures tu ainsi,
Qu’endurer passions soit loier[sic!] de sa foy?
SIRENE.
Amour, tu as blessé ce pauure nudicy,
Aueugle il est, tu l’es, & moy plus ie le fuis:
Et cette aueugle encores pour qui ie meurs aussi.
La vie & le repos perdre ie ne me vis,
Elle aussi ne me veid mourir pour l’amour d’elle,
Ny toy comme embrasé en ce grand feu ie vis.
Que veux tu donc, amour, que Diane cruelle
Pour son absence encor me tue iour & nuict,
Mettant à mon destin vne fin eternelle?
Le plaisir est tardif, le temps muable fuit,
L’esperance se meurt, vif est le pensement,
Lequel amour abbrege, allongist, & destruict.
Honte m’est de parler d’vn si rare tourment,
Qui bien qu’il me trauaille, afflige, & dueille tant,
Si ne pourrois-ie auoir sans luy cõtentement.
SILVAN.
Mon ame ne cessez encor voz tristes carmes,
Et vous humides yeux,
Ne vous lassez d’espandre en vain voz tristes larmes.
Pleurez, puis qu’auez sçeu voir nudz & sans voz armes.
Le principal obiect de mes maux ennuieux.
SIRENE. [190v/191r]
Le principal obiect/de mes maux ennuieux,
Ma cruelle maistresse
Le fut en autre temps de mon contentement.
Ah dur regret, helas douloureux pensement,
Combien peu de temps dure vne grãde allegresse?
SILVAN.
Combien peu de temps dure vne grande allegresse,
Et ce ris la qu’on prise,
Auec lequel aucuns[sic!] fortune a regardé!
Tout est bien emploié
Eh celuy que le temps aduise, & ne s’aduise.
SIRENE:
En celui que le temps aduise, & ne s’aduise,
Amour faict faction:
Mais qui pourra si bien en son faict s’aduiser,
Et la fraude euiter?
Ah cruelle Bergere, Ah dure affection!
SILVAN.
Ah cruelle Bergere, Ah dure affection,
Dont la durté ainsi
Est extreme que l’est sa beauté & valeur,
Et que l’est mon malheur!
Combien à mes despens le mal m’a esclarcy!
SILVAN.
Ah mon douce Bergere plus blanche & colorée
Que les roses au mois plus gay de l’an cueillies,
Plus clere & plus luisante
Que l’aurore naissante [191r/191v]
Sur le haut de noz montz chacune matinée,
Comment viure pourray, s’vne fois tu m’oublies?
Ne me sois point ainsi (ma Bergere) rebelle:
Cruauté ne fied bien auec face si belle.
SIRENE.
Ah ma Diane belle, & plus resplandissante
Que l’Esmeraude n’est, ny le fin Diamant,
Dont mettent fin les yeux
A mes maux ennuieux,
S’il aduient que vers moy les tournes doucement,
Ainsi soit ta maison tousiours plus abondante
D’aigneaux, & de cheureaux, & de laict sauonreux,
Ne traites plus si mal ton Bergere amoureux.
SILVAN.
Ah ma douce Bergere, quand de tes beaux cheuveux.
Tu es au cler Soleil les tresses d’or peignant,
Ie le voy obscurcy:
Et moy enorgueilly,
Lors qu’en secret ie suis me mirant en iceux,
Perdant or esperance, ores la regaignant:
Ainsi ioïsses tu de ceste grand’ beauté,
Comme tu mettras fin à si grand’ cruauté.
SIRENE.
Diane, dont le nom en ceste forest fiere
Tient tous les animaux suietz & arrestez,
Et de qui la bonté
A fortune domté,
Ne craingnant point amour, ains luy faisant la guerre,
Sans craindre les destins, les temps ny les succés: [191v/192r]
Ainsi de tout ton bien puisses long temps iouir,
Que prenant de mon mal soing le voudras ouir.
SILVAN.
Sirene, du midy l’heure est pieça passée,
Ia les Pasteurs s’en vont approchant la vesprée,
La cigale se traist de chanter trop lassée.
La nuict ne tardera, quoy qu’encores cachée
Elle soit ce pendant que Phebus nous esclere,
N’ayant encor du ciel sa splendeur retirée.
Auant donc que de nous se parte la lumiere,
Et qu’en l’obscure nuit on oye rechantant
La chouëte en ce lieu frequenter coustumiere:
Allons nostre troupeau deuãt nous cõduisant.
Et prenans ce chemin droit nous arriuerons
Au vray lieu où Diane est or nous attendant.
SIRENE.
Icy (Amy Siluan) vn petit attendons,
Puis que le Soleil n’a ses raiz du tout cachez:
Et puis que tout à nous ce iour cy nous auons,
Pour nous & noz troupeaux auons du temps assez,
Assez de temps aurons pour boire les mener,
Puis qu’auiourdhuy deuons coucher emmy ces prez:
Et sur ce point ie veux ma plaindre terminer.
Ce pendant que les Pasteurs chantoient ce que dessus, la Bergere Diane estoit auec son beau visage sur la main, dont la manche tombante vn petit descouuroit la blancheur d’vn bras qui eust obscurcy [192r/192v] la neige. Et tenoit ses yeux enclinez en terre, espadãte par iceux si grande abondance de larmes, qu’elles donnoient à entendre son ennuy plus qu’elle n’en eust voulu declarer. Et comme les Pasteurs eurent acheué de chanter, elle se leua (auec vn souspir qui sembloit luy auoir emmené l’ame quand & soy) & sans prendre congé d’eux, s’en alla le long de la vallée, tressant ses cheueux dorez, dont la coiffe estroit demourée prise à vne branche, ainsi qu’elle se leuoit. Et si les Pasteurs n’eussent temperé la grande pitié qu’ilz eurent d’elle, par le peu qu’elle auoit voulu auoir d’eux, le cœur de l’vn ny de l’autre n’eust esté suffisant pour le pouuoir souffrir. Et ainsi tant les vns comme les autres s’en allerent r’assembler leurs ouailles qui se ipouoient sans garde en liberté, sautans parmy la verde prairie.
Fin du sixiesme Liure.