LIVRE QUATRIESME DE
LA DIANE DE GEORGE
DE MONTEMAYOR.
L’AVBE du iour commençant desia à rendre sa splendeur acoustumée, & les doux rossignolz apperceuans sa lumiere enuoioient leurs douces chãsons iusques aux nues, quand les trois Nymphes auec leur amoureuse compagnie, se partirent de la petite Isle, où Belisa souloit passer sa triste vie. Laquelle quoy qu’elle se sentist plus consolée de la conuersation de ces Bergeres & pasteurs enamourez, si est-ce que son mal la pressoit de façon, qu’elle ne trouuoit chose qui luy donnast aucune intermission de le sentir. Chasque Pasteur lui discouroit son mal, & les Bergeres luy rendoient compte de leurs amours, pour veoir si cela pourroit adoulcir sa peine: mais toutes consolations sont inutiles, [123v/124r] quand le mal est sans remede. La Dame desguisée cheminoit si rauie de la beauté & bonne grace de Belisa, qu’elle ne se pouuoit saouler de l’enquerir de quelques choses, bien que Belisa se lassast de luy respõdre. Et estoit l’entretien si continuel d’entre elles deux, qu’il engendroit presque enuie aux autres Pasteurs & Bergeres. Mais ilz n’eurent cheminé grand espace, qu’ilz arriuerent en vn bois espais, & si plein d’arbres sauuages & touffus, que sans la guide des trois Nymphes ilz n’eussent failly de s’esgarer en iceluy. Elles alloient deuant par vn petit sentier, par lequel n’eussent peu passer deux personnes de front. Et ayans cheminé enuiron demie lieuë par l’espesseure du bois, ilz saillirent en vne fort belle & spacieuse pleine, située entre deux grans fleuues bordez de tous costez de force beaux & grans arbres verdoyans. Au milieu de laquelle se voyoit, vn bastiment de si haulte & superbe architecture, qu’il donnoit merueilleux contentement à la veuë de ceux qui le regardoient. Par-ce que les toictz & chapiteaux qui surpas-[124r/124v]soient la hauteur des arbres, rendoient si grande lueur, qu’ilz sembloient estre faitz de fin cristal. Auant qu’arriuer à ce grand Palais, ilz apperceurent sortir d’iceluy plusieurs Nymphes, de si grande beauté, qu’il seroit impossible le pouuoir racõter. Elles estoient toutes vestues de toilettes blanches fort deliées, entre-tissues d’or & d’argent fort subtilement, ayans guirlandes de fleurs sur leurs cheueux dorez, qui estoient espars le long du blanc col & de leurs espaules. Apres elles venoit vne Dame, qui selon la grauité & façon de sa personne, sembloit bien femme de grande qualité & respect, vestue de veloux noir, & appuiée sur l’vne de ces Nymphes, la plus belles de toutes.
Quand les nostres arriuerent, elles furent receues des autres auec forces embrassemens & auec grand plaisir. Et arriuant la Maistresse, les trois Nymphes luy baiserent les mains auec tresgrande humilité: & elle les receut, monstrant receuoir fort grand contentement le leur venue. Et auãt que les Nymphes luy dissent rien de ce qui leur estoit aduenu, la sage Felicia [124v/125r] (car ainsi se nommoit la Dame) dit l’addressante à Felismena. Belle & gracieuse Bergere, ce que vous auez fait pour l’amour de ces trois Nymphes, ne se peut moins payer, que de me tenir obligée à tousiours de vous secourir & fauoriser en tous endroits, que ne sera peu de chose, veu le besoing que vous en auez. Et puis que sans auoir esté aduertie de rien, ie sçay qui vous estes, & où vous tirent voz pensées, auec tout ce qui vous est arriué iusques à present, vous pouuez entendre si ie vous pouray profiter de quelque chose. Partãt tenez pour chose asseurée, que si ie vis, vous verrez ce que vous desirez: & combien que vous ayez desia enduré beaucoup de peine, il n’y a chose qui sans icelle se puisse obtenir. La belle Felismena s’esmerueilla fort des paroles de Felicia, & desirant la remercier autant qu’il estoit requis à vne si grande promesse, respondit. O discrete Dame & Maistresse mienne (puis que d’ici en auant vous le deuez estre de mon remede) d’autant que de ma part n’y peut auoir remerciement égal à la grace & faueur [125r/125v] qu’il vous plait me promettre, mettez les yeux en ce que vous mesmes vous vous deuez, & ie demoureray hors d’obligation, & vous bien satisfaite & payée.
Tout ce qui se pourroit faire pour vous (dit Felicia) est peu, au regard d’vn si grãd merite comme est le vostre, & de l’extreme beauté, que la nature vous a octroiée. En ces entrefaites la Dame se baissa pour luy baiser les mains, & Felicia l’embrassa auec tresgrand amour: & se tournãt vers les Pasteurs & Bergeres, leur dit. Valeureux Pasteurs, & discretes Bergeres, n’ayez aucune crainte en la perseuerance de voz maulx, puis que ie sçay bien ou gist le remede d’iceux. Les Bergeres & Pasteurs luy baiserent les mains: & tous ensemble s’en allerent au somptueux Palais, au deuant duquel estoit vne grande place enuironnée de hautz Cyprés, tous arrengez en bel ordre, & toutes pauée de lozenges d’allebastre & de marbre noir, en maniere de tablier. Au milieu d’icelle y auoit vne fontaine de marbre diapré, posée sur quatre grans lions de bronze: & dans la fontaine estoit vne grande [125v/126r] colonne de Iaspe, sur laquelle quatre Nymphes de marbre blanc estoient assises, ayantes les bras esleuez en haut, & en leurs mains des vases faits à l’antique, auec lesquels par vnes bouches de Lions qui estoient en iceulx, elles versoient l’eau. Le portage du Palais estoit de marbre bien poly, auec tous les vases & chapiteaux des colonnes dorez, comme aussi l’estoient les vestemens des statues qui estoient en iceluy. Toute la maison sembloit faite de iaspe luisant & plusieurs musaïques, & en icelles quelques figures d’Empereurs & Dames Romaines representées, & autres semblables antiquailles: les fenestrages estoient chacun de deux croizées, les gons & fermetures d’argent, & toutes les portes de cedre l’edifice estoit quarré, & à chasque coing, y auoit vne fort haute & artificielle tour. Arriuant prés du portail, ilz s’arresterent pour regarder son estrange architecture, & les images qui estoient en iceluy, qui sembloient plustost œuure de nature, que d’art, ou industrie humaine. Entre lesquelles y auoit deux Nymphes d’argent, [126r/126v] qui estoient sur les chapiteaux des colonnes: & chacune d’icelles tenoit à part soy vne table de cuiure, ou estoient grauuées des lettres d’or, qui disoient de ceste maniere.
Entrant, regarde icy, comme tu as vescu,
Quant à la chasteté, si tu l’as bien gardée:
Et celle qui d’amour a eu le cœur vaincu,
Regarde si pour autre elle s’est point changée,
Et si sa foy premiere elle a iamais perdu:
Ains son affection entiere conseruée,
Au temple de Diane elle peut bien entrer,
Dont on ne peut assez la gloire demonstrer.
QVAND la belle Felismena eust leu cecy, elle dit aux Bergeres Belisa & Seluagia. Il me semble que nous pouuons bien asseurement entrer en ce beau Palais, suiuant les loix que cest escriteau nous propose. Sirene l’interrõpit disant. Cecy n’eust pas peu faire la belle Diane pour la contrauention qu’elle y a faite, & à toutes celles que le vray amour cõmande de garder. Felicia luy dit, Ne te tourmentes Pasteur, car auãt que passent peu de iours, tu t’estonneras, de t’estre tant tourmenté pour ceste occasion. Et se [126v/127r] prenans par les mains entrerent dans le logis de la sage Felicia, qui estoit fort richement tapissé de draps d’or & de soie de grand pris. Et aussi tost qi’ilz furent entrez, le souppé s’appresta, les tables furent mises, & s’assist chacun en son lieu. Aupres de la grand Dame, la Bergere Felismena, & les Nymphes prindrent entre elles les Pasteurs & les Bergeres, dont la conuersation leur estoit extremement agreable. Là les riches tables estoient de Cedre fin, & les scabeaux d’Ebene, couuertz de satin & franges d’or. Forces taces & coupes faites de diuerses façons, & toutes de tres grand pris, les vnes de verre artificiellement elabouré, les autres de fin cristal, auec les pieds & couuercles d’or: autres estoient enchassées plusieurs pierres precieuses de grande value. Ilz furent seruiz de si grand diuersité & abondance de viandes, qu’il est impossible le pouuoir dire. Les tables estant leuées, trois Nymphes sortirent d’vne chambre en la salle, l’vne desquelles sonnoit d’vn Luth: l’autre d’vne Harpe, & l’autre d’vn Psalterion. Elles ve-[127r/127v]noient sonnantes toutes trois de leurs instrumens auec vn tel accord & si grande melodie, que les assistants estoient comme hors d’eux mesmes. Elles se mirent en vn canton de la salle, & les deux Pasteurs & Bergeres importunez des trois Nymphes, & priez de la sage Felicia se mirent de l’autre costé auec leurs rebecz, & vne cornemuze, dont Seluagia sçauoit iouer fort doucement, & les Nymphes commencerent à chanter ceste chanson, & les Pasteurs à leur respondre de la façon que vous oyrez.
NYMPHES.
Amour vaine, & la fortune,
D’iniustices autheurs, tortz & afflictions,
Beaucoup plus hault que la Lune
Mettent les affections,
Et en mesme degré aussi les passions.
PASTEVRS.
Celuy n’est moins d’heur priué,
Qui iamais n’a d’amour enduré les douleurs,
Qu’est le plus enamouré,
Qui a faute de faueurs,
Puis que ceux la qui plus souffrent, sont les meilleurs.
NYMPHES.
[127v/128r]
Si le mal d’amour n’estoit
Contraire à la raison, comme nous le voyons,
Possible qu’on vous croiroit:
Mais descouurans ses façons,
Heureux sommes nous, qui fuïr les pouuons.
PASTEVRS.
Ce qui est plus difficil,
Des hommes courageux est tousiours entrepris:
Le plus douteux & subtil
Des fortz est choisy & pris:
Car d’emprise facile on n’acquiert pas grãd prix.
NYMPHES.
Bien congnoist vn amoureux,
Qu’en prouësses ne sont d’amour les iugemens,
Ny en vn cœur courageux:
Ilz gisent en des tourmens,
Où ceux qui souffrent plus, ce sont les plus cõtens.
PASTEVRS.
Si quelque contentement
Du grief tourment d’amour vn cœur blessé acquiert,
Mauuais n’est le pensement
A sa passion offert:
Ains cil est plus heureux, qui a le plus souffert.
NYMPHES.
L’estat d’amour plus heureux,
Ou celuy se void mis, qui luy soubmet son ame,
Est vn ennuy soucieux
Du seruant ou de la Dame,
Embrazant en secret, leurs cœurs de vifue flame.
[128r/128v]
Encore le plus fauory,
En vn moment n’est plus celuy qu’estre il souloit:
Car des faueur & oubly,
Où parauant il n’estoit,
Mettent soudain silence aux plaisirs qu’il sentoit.
PASTEVRS.
Tomber d’vne faueur haute,
Est vne griefue peine, & par trop importune:
Mais d’amour n’en est la faute:
La faute en est de fortune,
Qui iamais exempter ne peut personne aucune.
S’amour promettoit la vie
Trop iniuste seroit la mort, où il nous met:
Mais s’à la mort il conuie,
Nulle faute il ne commet,
Nous apportant en fin cela qu’il nous promet.
NYMPHES.
Le cruel amour excusent
Ceux qui sont de ces traits les plus martirizez:
Et les libres ilz accusent,
Mais des deux estats pesez,
Les sages choisirent celuy des accusez.
PASTEVRS.
Le libre auec le captif
Ne peuuent deuiser d’vne mesme façon:
Ny le mort auec le vif,
Mais on void d’affection
En fin chacun parler selon la passion.
[128v/129r] LA sage Felicica & la Bergere Felismena demeurerent fort attentifue à la Musicque des Nymphes & des Pasteurs, & mesmes aux opinions que les vnes & les autres monstroient tenir, & Felicia se riant auec Felismena, luy dit en l’oreille: Qui pourra croire belle Bergere, que la plus part de ces paroles ne t’ayent touchées iusques au cœur? Et elle lui respondit fort gracieusement. Ces paroles ont esté telles, que le cœur de celle qui n’en sera touché, ne doit estre tant touché d’amour cõme le mien. La dessus Felicia (haulçant vn peu sa voix) luy dit. En ces choses d’amour ie tiens vne regle, que tousiours i’ay trouuée fort veritable, qui est, Que l’esprit genereux & le bõ entendement, au fait de bien aimer, emporte fort grand aduantage sur celuy qui n’est tel. Par ce que comme l’amour est vertu, & la vertu mect tousiours son siege au meilleur endroit, c’est chose bien certaine que les personnes de façon seront mieux enamourées, que celles qui manquent en cela. Les Pasteurs & les Bergeres entendirent ce que Felicia auoit dit. Et fut [129r/129v] aduis à Siluan, qu’il ne la deuoit laisser sans responce. Et ainsi luy dit, Madame, en quoy consiste l’esprit genereux, & le bon entendement? Felicia (qui congneut où tendoit la demande du Pasteur) pour ne le mescontenter, luy respondit, Il ne consiste en autre chose, qu’en la propre vertu des hommes, comme est, auoir le iugement vif, la pensée tousiours occupée en choses haultes, & autres vertuz, qui naissent auec eux mesmes. Ie suis satisfait dit Siluan, & aussi le doiuent estre ces autres Pasteurs: par-ce que nous auions opinion, que vous voulsissiez prendre (ô discrette Felicia) la valeur, & la vertu plus loing que la personne mesmes. Ie dis cecy, d’autant que celuy est assez despourueu des biens de nature, qui les va rechercher en ses predeceesseurs. Toutes les Bergeres & Pasteurs demonstroient auoir receu grand contentement de ce que Siluan auoit respondu, & les Nymphes se prindrent à rire de veoir ces Pasteurs se formalizer ainsi de la propositiõ de la sage Felicia: laquelle prenante Felismena par la main, le feit entrer seule en [129v/130r] vne chambre où estoit son logis: & apres auoir deuisé auec elle de plusieurs choses, luy donna tres-grande esperance de paruenir à son desir, & à l’heureuse fin de ses vertueuses amours, obtenant pour mary Dom Felix, combien qu’elle lui dit aussi, que cela ne pouuoit estre sans passer premierement par quelques trauuaux, desquels la Dame feit bien peu de conte, voiant le guerdon que d’iceux elle esperoit. Felicia lui dit, qu’elle s’ostast ce pendant les vestemens de Bergere, iusques à tant qu’il seroit temps de les reprendre. Et appellant les trois Nymphes qui estoient venues en sa compagnie, leur commãda la vestir de son habillement naturel. Les Nymphes ne furent paresseuses à ce faire, ny Felismena desobeissante à ce que Felicia luy auoit cõmandé. Et se prenãs par les mains entrerent en vne garderobbe, en laquelle y auoit vn huis, qui estãt ouuert par la belle Doride, elles descendirent par vn escalier d’allebastre en vne belle salle, au millieu de laquelle y auoit vn bain d’eau tres-clere, là où toutes ces Nymphes se souloient baigner, & elles [130r/130v] se desuestans aussi comme Felismena se baignerent: & apres luy auoir peigné ses beaux cheueux, remonterent en la garderobbe de la sage Felicia: où ayantes les Nymphes repris leurs habillemens, vestirent elles mesmes Felismena d’vn cotillon & d’vne vasquine de fine escalatre recamé d’or, de cãnetille, & de perles: & vne robe auec les manches de toille d’argent frizée. Sur la vasquine & cotillon, estoient semez en broderies certains plumages d’or, au bout desquels y auoit de fort grosses perles, & troussans ses cheueux auec vn lien incarnat les luy retournerent sur la teste, luy mettans vn escofion d’vne retz d’or fort subtile, & à chasque las de la retz estoit attaché fort artificiellement vn tres-fin rubis: és cheueux crespus qui estoient laissez pour l’ornement des deux costez de son front cristallin, furent attachez des ioyaux, où estoient enchassés de fort-belles esmerauldes & zaphirs de tres-grand prix, à chacun desquelz pendoient trois perles orientales faites en maniere de poires. Elles luy mirent au col vn collier de fin or fait en [130v/131r] façon d’vne couleuure entortillée, qui auoit à la bouche vn aigle pendant, qui tenoit entre ses ongles vn grand ruby de valeur inestimable. Quãd les trois Nymphes la virent de ceste sorte, elles demourerent espouuantées de sa beauté, & sortirent incontinent auec elle en la salle où estoient les autres Nymphes & Pasteurs: & comme iusques alors elle eust esté tenue pour Bergere, ilz demeurerent si esmerueillez, qu’ilz ne sçauoient que dire. La sage Felicia commanda incontinent à ses Nymphes, qu’elles menassent la belle Felismena & sa compagnie veoir la maison & le temple, où ilz estoient: ce qui fut aussi tost mis en effect, & la sage Felicia demoura en sa chambre. Prenans dõcques Polidore & Cinthie Felismena entre elles deux, & les autres Nymphes les Pasteurs & Bergeres, qui pour leur discretion estoient fort estimez d’elles, sortirent en vne grande gallerie, dont les arcades & colonnes estoient de marbre diaspré, & leurs bases & chapiteaux d’allebastre, enrichiz de fueillages à l’antique, dorez pour la pluspart: toutes les [131r/131v] parois estoient historiées d’ouurage musa?cque. Les colonnes estoient assises sur des Onces, Lions, & Tigres de bronze, taillez si au vif, qu’il sembloit qu’ilz vousissent outrager ceux qui là entroient.
Tout au milieu de la gallerie y auoit en forme octogone vn Perron de bronze, orné d’histoire à demy-bosse de la hauteur de huit coudées, sur lequel estoit armé de toutes pieces à la façon des anciens, le fier Mars, celuy que les Gentilz appelloient le Dieu des batailles. A l’entour de ce Perron estoient par grand artifice figurées les superbes armées des Romains d’vne part, & de l’autre les Carthaginois. Deuant les vns estoit le braue Annibal, & deuant les autres estoit le vaillant Scipion l’Africain, auquel auant l’aage & les ans la nature mõstra grans signes de force & de vertu. De l’autre costé estoit le grand Marcus Furius Camillus, combatant du haut Capitole, pour mettre en liberté la partie, dont lui mesme auoit esté exilé. Là se voyoient Horace, Mucius Sceuola, l’heureux Consul Marc Varron, Cesar, Pompée, auec le grand [131v/132r] Alexandre: & tous ceux qui oncques acheuerent grandes entreprises par les armes, auec escriteaux qui declaroient leurs noms, & les choses esquelles chacun auoit fait plus grande preuue de soy. Vn peu plus haut que ceux cy se voyoit vn Cheualier armé de toutes pieces auec vne espée nue en la main, & forces testes de Mores à ses pieds, auec vn escriteau qui disoit,
Ie suis le Cid, honneur d’Espaigne,
Si plus vn autre l’a peu estre,
En mes œuures le peut congnoistre.
DE l’autre part estoit vn autre Cheualier armé de mesme façon, la visiere haulçée, auec cest escriteau.
Ie fuz Comte Fernand, de telle authorité,
Que premier de Castille en noblesse & arroy,
Ie fus l’honneur & prix du Sceptre de mon Roy,
L’ayant par mes hautz faitz hautement exalté.
La renommé sachant ma vertu & ma foy,
La sçaura bien conter, puis qu’elle a estimé
Mes hautz faitz meriter eternelle memoire,
Comme racontera la Castillane histoire.
[132r/132v]
Ioingnant cestuy cy estoit vn autre Cheualier de grãde force & disposition, armé au blanc, & ses armes semées de force lions, & chasteaux, monstrant en son visage vne certaine braueté qui quasi faisoit pœur à ceux qui le regardoient, & l’escriteau disoit ainsi.
Bernard de Carpy suis nommé,
La crainte & terreur des payens,
L’honneur & le pris des Chrestiens:
Puis qu’ay de ma force donné
Si grande preuue à toutes gens,
Il ne faut pas que le bruit cele
Mes faits à la prosterité:
Mais s’il en taist la verité,
Ronceuaux assez la decele,
Et ce qui fait y a esté.
DE L’autre costé estoit vn braue Capitaine armé d’vnes armes d’or auec six bandes de gueules à trauers de l’escu, & de l’autre part plusieurs bannieres, & vn Roy prisonnier lié d’vne chaine, dont l’escriteau disoit de ceste maniere.
Mes grandes prouësses verront
Ceux qui rien entendu n’en ont,
En quoy i’ay louange certaine
Merité de grand Capitaine,
[132v/133r]
Ayant acquis si grand renom
En nostre païs & ailleurs,
Qu’on tient par tout mes faitz meilleurs
Et plus grans que n’est pas mon nom.
PRES de ce vaillant Capitaine estoit vn Cheualier portant armes blanches semées de plusieurs estoiles: & de l’autre part vn Roy auec trois fleurs de lis en son escu, deuant lequel il deschiroit certains papiers: & son escriteau disoit.
Ie suis Fonseca, dont l’histoire
En Europe est si poursuiuie,
Que quoy que s’acheue ma vie,
Point ne s’en finist la memoire,
Ie fus seruiteur de mon Roy,
Portant amour à ma patrie:
Et n’ay pour crainte ny enuie,
Oncques abandonné ma foy.
EN vn autre face du perron estoit vn Cheualier armé d’unes armes semées de plusieurs petitz escuz d’or, lequel au braue maintien de sa personne donnoit bien à entendre le hault sang dont il estoit issu, ayant les yeux sur plusieurs Cheualiers d’ancien lignage: l’escriteau qui estoit à ses piedz disoit de ceste maniere.
[133r/133v]
Loïs de Ville-neufue en nom suis appellé,
Du grand Marquis de Tranze autresfois descendu:
Et mon antiquité & effort signalé,
En Italie, en France, en Espaigne est congnu.
Bicorbe maintenant est l’estat seul nommé,
Dont la fortune a trop auarement pourueu
Vn tel cœur, que nul autre en vertu ne secõde,
Auquel seroit trop peu cõmander à vn mõde.
APRES auoir particulierement regardé le perron & ces Cheualiers, auec plusieurs autres qui estoient representez en iceluy, ilz entrerent en vne riche sale[sic!], le plancher de laquelle estoit tout d’Ebene merueilleusement bien taillé: les parois d’allebastre, & en icelles plusieurs histoires antiques insculpées tant au naturel, que veritablement il sembloit que Lucrece acheuast de se donner la mort, & que a cauteleuse Penelope deffeist sa toile en l’Isle d’Itaque, & que l’illustre Romaine s’abandõnast à la Parque pour ne point offençer son honneur, auec la veuë de l’horrible mõstre: & que la femme de Mausolus fust en grande agonie pensante à ce que le sepulcre de son mary fut mis entre les sept merueilles du [133v/134r] monde: & plusieurs autres histoires & exemples des femmes tres-chastes, & dignes d’estre celebrées par tout le monde. Pour-ce que non seulement aucunes d’icelles sembloient auoir auec leur vie donné tres-clere demonstration de leur chasteté, mais plusieurs autres, auec leur mort porté grand tesmoignage de leur sincerité. Entre lesquelles estoient la grande Espagnola Coronel, qui aima mieux se ietter au feu, que se laisser vaincre d’vn appetit deshonneste. Apres auoir veu ces figures vne à vne, & les diuerses histoires, qui estoient par les parois de la sale[sic!], ilz entrerent plus auant dans vne chambre, qui leur feit estimer tout ce qu’ilz auoient veu, n’estre qu’air en cõparaison de la richesse d’icelle, d’autant que toutes les parois estoient couuertes de fin or, & le paué de pierres precieuses. A l’entour de la riche chambre estoient plusieurs figures de Dames Espagnoles: & d’autres nations: & au dessus des autres la Deesse Diane, de la mesme stature qu’elle estoit, faite de metail corinthien, auec robes de chasse, où estoient semées plusieurs [134r/134v] pierres & perles de tres-grande valeur, auec son arc à la main, & sa trousse au col, enuironnée de Nymphes plus belles que le Soleil. Les choses que là veirent les Pasteurs & Bergeres les meirent en si grande admiration, qu’ilz ne sçauoient que dire. Par ce que la richesse de ceste maison estoit si grande, les figures qui là estoient, si naturelles: l’industrie de ceste chambre, & l’ordre de ces Dames qui y estoient pourtraites, si beau, qu’il ne leur estoit pas aduis pouuoir imaginer au mõde vne chose plus perfaite. A vn bout de la chãbre y auoit quatre lauriers d’or esmaillez de verd si naturelz, que ceux des champs ne l’estoient d’auantage. Et tout aupres vne petite fontaine toute de fin argent, au milieu de laquelle estoit vne Nymphe d’or, qui par ses beaux tetins iettoit vne eau fort clere: & sur le bord de la fontaine estoit assis le celebre Orpheus enchanté de l’aage qu’il estoit au temps, que son Euridice fut poursuiuie de l’importun Aristeus. Il estoit vestu d’vne robbe de toile d’argent, garnie de perles, dont les manches luy venoient [134v/135r] iusques à my-bras seulement, qui estoient depuis là tout nudz. Il auoit les chausses faites à l’antique, de toile d’argent, troussées sous le genouil, où estoient semées des chitares d’or: ses cheueulx estoient longs & dorez, sur lesquels il portoit vne fort belle guirlande de Laurier. Comme les Nymphes approcherent de luy, il commença à sonner d’vne Harpe qu’il tenoit en sa main, si doucement que ceux qui l’oyoient, estoient tant hors d’eux mesmes, qu’il ne souuenoit à aucun de chose qui luy fut au parauant aduenue. Felismena s’assit sur vn petit lict, qui estoit en la chambre, tout conuert[sic!] de veloux, & les Nymphes & Bergeres à l’entour d’elle. Les Bergeres s’appuierent sur la clere fontaine. Ilz estoient là tous escoutans le celebre Orpheus de la mesme maniere que les Ciconiens lors qu’il chantoit en leur pa?s, quand Cyparissus fut conuerty en Cypré & Atys en Pin. Et tost apres l’enamouré Orphée commença à chanter au son de sa Harpe si doucement, qu’il ne se peut dire: & tournãt le visage vers la belle Felismene, donna commen-[135r/135v]cement aux vers qui s’ensuiuent.
Chant d’Orphée.
Escoute Fesilmene, escoute le doux chant
D’Orphée, dont l’amour est de tous entendu:
Metz trefue à ta douleur, Seluage, ce pendant
Que chante de l’amour vn amoureux veincu:
Belisa desormais, va tes plaintes cessant,
Nymphes, oyez les pleurs de moy qui ay perdu
Les yeux par regarder, & vous amis Pasteurs,
De voz amours cessez quelque peu les douleurs.
Ie ne veux pas chãter, cõme en mõ premier aage,
Le progrés ennuieux de mes peines & maux:
Ny cõme ie chantois, quãd d’vn si doux ramage
Ie tirois apres moy plantes & animaux:
Ny cõme quand voyant Pluton à mon dõmage,
Les peines suspendis de tous les infernaux:
Ou quand tournay les yeux vers a chere maitresse,
Dõt en mõ cœur depuis n’ay senty que tristesse.
Mais bien ie chãteray d’vne voix douce & pure
La grand’ perfection, & la grace, & l’honneur,
La vertu, la beauté, surpassans la nature
De celles qui l’Espaigne illustrent de grandheur,
O Nymphes, voiez donc l’admirable facture
De nostre grand’ Diane, & sa haute valeur:
Car en elle est la fin: là vous verrez en somme
Tout ce qu’escrire, ou bien pouroit raconter l’homme.
[135v/136r]
Leuez les yeux en haut, Nymphes, & voiez celle
Qui ce siege assise est de tous reuerée:
Le sceptre & la courõne est aussi ioignant d’elle,
Mais de l’autre part est fortune colerée.
C’est la splendeur d’Espagne, & l’estoile plus belle,
Dont l’absence si fort l’a rendue eclipsée,
Son nom ô Nymphes, est de tous congnu, Marie
Grand Roine de Boëme, Austrie, & de Hongrie.
L’autre qui est prés d’elle, est Iane Princesse
De Portugal, ensemble & de Castille Infante,
A qui fortune on vid, (qui de tromper ne cesse)
Rauir le sceptre & la couronne triomphante:
A qui la mort aussi monstra tant de rudesse,
Que de sa cruauté elle mesme s’espouante,
Voiant combien trop tost elle souilla ses mains
Au sang qui fut l’honneur & l’heur de Lusitains.
Nymphes, voiez icy la grand’ Dame Marie
De Portugal aussi Infante souueraine,
Dont la haute beauté & grace plus cherie
Mõte où mõter ne peust onques pensée humaine:
Fortune vous voiez lui porter grande enuie,
Mais toute sa force est contre sa valeur vaine,
Et n’ont ny les destins, ny le temps, ny la mort,
Pour vaincre sa vertu si rare assez d’effort.
Les deux qu’à son costé vous voiez de leur ris
Auoir du cler Soleil la splendeur obscurcie,
Les manches de drap d’or, robes de veloux gris,
Souz perles, diamans semez en broderie,
Les cheueux de fin or, d’vn ondoiant pourpris[136r/136v]
Descendans sur le col, dont Phebus a enuie,
Sont filles de l’Infant Duart le Lusitain,
Qui sa foy & vertu tesmoigna de sa main.
Et ces deux que voiez Duchesse signalées
Pour de beauté auoir illustré nostre Espaigne,
Qui si naïuement sont au vif retirées,
D’vne perfection qui leur grace accompagne,
De Najare & de Sesse elles sont appellées,
Desquelles l’amitié Diane onc ne desdaigne,
Pour leur beauté, vertu, & perfaite bonté,
Et leur sçauoir qui a nature surmonté.
Voiez vne valeur iamais veue en aucune,
Vne perfection qu’oncques ne fut oïe,
Vne discretion telle qu’onc n’en fut vne,
Vne rare beauté de grace bien garnie:
Voiez la residente où le veut sa fortune,
Qui là à son regret la tient enseuelie,
Leonor Manuel s’appelle la grand’ Dame,
Clarté des Lusitains, qui tout le monde enflame.
Loïse Carillo, laquelle en nostre Espaigne
Le haut sang de Mendoze ha[sic!] illustre rendu,
Dont la rare beauté & la grace compaigne
Ont fait le mesme amour, d’amour estre veincu:
C’est celle qui si pres nostre Roy ne acompaigne,
Que de veue vn seul point ne l’a iamais perdu.
Cler exemple d’honneur & de toute beauté
Et de nostre aage encor le miroir & clarté.
Pour voir perfection de tous points acomplie,[136v/137r]
De qui enuieuse est mesme la renommée,
Voiez vne beauté beaucoup plus annoblie
De grace & bon esprit, que d’autre chose ornée,
Qui doit auec raison de tous estre cherie:
Car le moins qu’en elle est c’est, la beauté prisée,
Eufraze de Guzman est l’illustre nom d’elle,
Digne d’estre honoré de memoire immortelle.
Ceste estrange beauté nouuelle & peregrine,
Qui en autre iamais ne fut veuë qu’en elle,
Qui les esprits de tous rend captifz, & domine,
Et ne peut nul amour captiuer celuy d’elle:
Son habit est vermeil, mais de couleur plus fine
Est le teint de sa face, & sa grace plus belle,
Marie d’Aragon son altesse est nommée,
En qui s’occupera d’hors mais la renommée.
Scauez vo[sic!] qui ceste est, qui tourne ainsi sa face
Deuers Diane, & nous la monstre auec la main,
Qui de discretion l’egale & bonne garce,
Les autres surpassant & tout esprit humain:
La vouloir egaler de vertu ou de race,
Seroit (veu ce qu’elle est) vn trauail pris en vain.
Mauricque est son surnom, & son nom Isabelle,
Qui le fier Mars surmõte, & le met en merueille.
Marie Manuel, & Ianne souueraine
Osory’ sont les deux qu’allez tant regardant,
Dont la rare beauté, & grace plus qu’humaine
Le mesme Cupidon va d’amour enflammant.
Nostre Deesse aussi de mesme desir pleine,
De voir ces deux, à ce nous est acompaignant,[137r/137v]
De louër leur merite est du tout impossible,
Mais la posterité en fera son possible.
Ces deux sœurs que voiez par tout tãt celebrées,
Chacune d’elles seule est vne, & sans seconde,
Les graces & beautez dont elles sont ornées
Sont de iour vn Soleil, qui enflamme le monde.
Il semble qu’elles soient bien au vif retirées
Sur celle que ie fuz chercher souz la noire onde.
Dame Beatrix Sarmiente & de Castre en est l’vne,
L’autre est sa sœur, pl’ belle au mõde n’en est vne.
Ce Soleil que voiez qui si cler resplandist,
Faisant deçà delà ses rayons penetrer:
Celle là qui d’amour & de son mal se rit,
Sans de son arc & traitz en rien se soucier,
Dont le diuin visage en se taisant nous dit
Trop plus que la louant ie ne puis declarer,
Est Ianne de Carate, en laquelle on peut voir
Ce qu’en grace & beauté nature a de pouuoir.
Anne Osorie & Castre estant si ioignant d’elle,
De grand discretion & grace acompaignée,
Ne laisse d’estre encor entre les belles belle,
Ny en perfection sur toutes signalée:
Mais son fatal destin s’est monstré enuers elle
Plein d’vne cruauté onc veue ny pensée,
Afin qu’à sa beauté sa race & sa valeur,
Ne se peust egaler sa fortune & bon heur.
Ceste grande beauté d’honnesteté vestue,
Et d’vn si doux maintien & garce pl’ qu’humaine,[137v/138r]
Qui non sans grand’ raison fut choisie & esleuë
Pour l’honneur & splendeur du temple de Diane,
Tousiours victorieuse, & non iamais veincuë,
Son nom ô Nymphes, est Madame Iuliane,
De ce grand Cõnestable & grãd Duc la Niepce,
Duquel si ie e tais, le bruit parle sans cesse.
Voiez de l’autre part la diuine facture,
La grace & la beauté des Dames de Valence,
Desquelles auiourd’huy ma plume plus procure
La gloire eternizer, le nom & l’excellence.
Verse donc Helicon, icy ton eau plus pure,
Minerue preste moy ta celeste sçience,
Pour sçauoir racomter les louanges de celles
Qu’au mõde n’y a rien digne de voir prés d’elles.
Voiez premier ces quatre estoiles reluisantes,
De qui le grand renom par le monde resonne,
Qui de trois Roines sont insignes descendantes,
Et de ceste maison antique de Cardonne:
D’vne part à raison des grans Ducs excellentes,
Et de l`autre, à raison du haut Sceptre & courõne
De celuy de Sogorbe, elles sont filles nées,
Qui d’vn pol à l’autre a ses louanges bornées.
La clarté de ce monde & fleur de nostre [sic!] Espaigne,
Dont semble la beauté diuine pourtraicture,
Auec un cœur Royal qui tousiours l’accõpaigne
En noblesse & vertu surpassant la nature.
Ce celeste regard, qui bien veu nous enseigne,
Qu’il n’est point secondé d’aucune creature:
Dame Anne d’Arragon est nom de la Princesse,[138r/138v]
Où s’arreste l’amour, mais son bruit court sans cesse.
Dame Beatrix sa sœur vo[sic!]us verrez ioignãt d’elle,
Si sa grande clarté vous pouuez regarder,
Que louer on ne peut: c’est tant seulement elle:
Puis qu’on ne peut ce faire, & ne la point fascher.
Ce seul ouurier qui meit tant de graces en elle:
Prendra la charge à soy de trop mieux l’honorer:
Car où ne peut atteindre entendement humain,
Vouloir haulçer le mien seroit tenter en vain.
Ie voudrois vous mõstrer Françoise d’Arragõ,
Mais ie ne puis, d’autant qu’elle est tousiours cachée,
Par-ce que son regard est de telle façon,
Que vif ne peut rester cil qui l’a regardée,
Pour ce point ne se monstre: mais comment pourroit-on
Monstrer la clarté qui a le monde oubliée?
Car le peintre diuin qui en elle a tant mis,
La pouuoir meriter au monde n’a permis.
Madame Magdelaine or estes regardant
Digne sœur de ces trois, que ie vous ay monstré:
Si bien la regardez, & le rend enferré.
Vous verrez sa beauté le monde menassant,
Mesme le fier amour quand il est mieux armé,
A ce que nul ne puisse aucunement la voir,
Qu’il ne soit mort ou pris, & mis souz son pouuoir.
[138v/139r]
Ces deux autres flãbeaux, qui là sont à l’enuie,
Leurs celestes rayons çà & là esclatans,
De la maison insigne & haute de Candie
Vont par leur braue port les marques signalans:
Leur beauté & grandeur est or’ pus haut faillie,
Que faillir ne pourroient esprits imaginans.
Qui pourroit Marguerite ou bien voir Magdelene,
Sans craindre de l’amour la tres horrible peine?
Mais Nymphes, voulez vo[sic!]us voir vne chose telle
Que voz sens de merueille en restent estonnez?
Ceste Nymphe voiez, plus que les astres belle,
Mais à la regarder trop ne vous adonnez:
Catherine Milan est son nom, par laquelle
Ceux de Valence sont de gloire enuironnez,
Et par tout l’univers est auiourd’huy nommée
La plus discrette & belle, & la plus renommée.
Haulçez les yeux, & vous verrez icy seante
Sur le verd bord des eaux de nostre grãd riuiere,
Peignant ses beaux cheueux la rare & excellente
Dame Marie Pechon, celle de Cenoguerre,
Dont la grace & beauté est par tout euidente,
Mais en discretion est sur toutes premiere:
Regardez bien ses yeux, & son front cristallin,
Icy mettre pourrez fin à vostre chemin.
Mais voiez là ces deux, qui tãt võt surpassantes
Toute discretion & tout entendement,
Qui des plus belles sont les plus belles & gentes,
Faisans vn pair sans pair selon mon iugement,[139r/139v]
Les yeux des regardãs de leurs yeux subiugãtes
Ne laissans nul d’iceux de seruitude exempt.
Que dira donc celuy qui louanger promet
Les deux belles Beautrix de Vicque & Fenollet?
Au temps que ce beau lieu nostre Diane fit
Auec ses yeux diuins, & sa face excellente,
Vn cler matin de May vne estoile faillit
Fort seraine & fort belle, & sur toutes luisantes,
Dont les yeux font mourir, mais sa veuë guerit,
Ou de l’amour arriue en vain la fleche ardente.
Sa beauté seule parle, & dit qu’elle est vnique,
Sa seconde n’ayant, Madame Anne de Vicque.
Tournez Nymphes, les yeux, & vous verrez la Dame
Theodore Carroz, qu’en beauté & valeur
Le temps a fait regner par s[sic!]us toute autre femme,
Tant en discretion, qu’en vertu & bon heur,
Tout ce qui est en elle enamoure vostre ame,
Et ne peut rien laisser sur vous qui vous soit seur,
Pour auoir bien osé sans craindre l’offencer,
Mettre en elle les yeux, & en elle penser.
Quand viendrez Angela de Borja contempler,
Vous verrez que Diane en elle se contemple,
Et ne peut se garder d’en icelle admirer
La grace & la beauté, & ce qui les cœurs emble.
Voiez là Cupidon mis à ses pieds, plourer,
Dõt la Nymphe orgueilleuse, & plus superbe semble,
Voiant si humble & doux deuant elle rendu
Ce redouté tyran, qui en a tant veincu.
[139v/140r]
De ceste race illustre, & noble Canoguerre
Est faillie vne fleur si na?ue & si pure,
Que de son aage estant entour la primevere,
En beauté ne la peut égaler creature.
De l’excellente mere elle est vraie heritiere,
En tout cela que peut faire heriter nature:
Et ainsi est la Dame Hieronyme arriuée,
Au sommet de beauté, de grace & renommée.
Nymphes disirez vous demourer estonnées,
Et voir ce qu’à aucun ne permet l’aduenture?
Desirez vous de voir à l’extreme arriuées
La beauté, la vertu, la bonté, la nature?
Voiez Veronica Marradas asseurées,
La voiant seulement, que verrez creature
Qui toute autre surpasse, sans de rien luy mãquer,
Si n’est qu’aucun la puisse ou pense meriter.
Loyse Penarroje en beauté deriuer,
Et en grace, & sagesse, & vertu plus qu’humaine,
Et en toute autre chose à l’extreme arriuer
Nous voyons, emportant la victoire certaine.
Amour cruel nous veut de sa veuë priuer,
Et l’ame qui la voit, sans la voir, ne rend saine,
Quoy qu’apres l’auoir veuë, il fait sans seiourner,
Son feu plus enflammé en noz cœurs retourner.
Ia, ja, Nymphes, ie vois que vous regardez celle,
En qui ie mets mes yeux tousiours la contemplant:
Les vostres tout ainsi tousiours iront à elle,
Car ceux du mesme amour elle va desrobant.[140r/140v]
C’est sane de Cardonne, à laquelle veincu
Le mesme Cupidon s’est soumis & rendu.
Ceste grand beauté onques imaginée,
Que voiez, si la voir vostre esprit est capable,
Celle la dont extreme est l’heur & destinée,
Ne craignant ny les temps, ny fortune muable,
Ceste discretion de tous tant estimée,
Et qui est mon Parnase, & ma Muse honorable,
Iane Anne Catalane est la fin & couronne
De tout l’honneur & los, qu’à toute autre ie donne.
Pres d’elle est vn excés, mais non pas vicieux,
Ains en vertu tres haut, vn ris doux & ioly,
Vn port beau & gentil, visage gracieux,
Les cheueux d’or, le col & blanc & bien poly,
Regard qui nous recrée & blesse de ses yeux,
Iugement cler, le nom illustre & annobly,
Dame Angela Fernand, à qui la deité
Conforme à son renom a donné la beauté.
Dame Mariana voiez aupres seante,
De laquelle égaler nulle se peut promettre,
Voiez la à costé de sa sœur excellente,
Ou Dieu plus de beauté que d’aage a voulu mettre:
Vous verrez par son los nostre aage triomphãte,
Plus d’esprit y verrez que laage peut permettre:
Vous verrez que les Dieux sont la fin & la somme
De tout ce que louër peut plume ou langue d’homme.
[140v/141r]
Les deux sœurs de Borjas esteuës & choisies,
Hippolite, Isabel, qu’ors estes regardantes,
Sont de perfection & grace si garnies,
Que de leur splendeur vont le Soleil aueuglãtes.
Les voyans vous verrez de quell’ & quantes vies
Leurs insignes beautez vont ça bas triomphãtes:
Voiez leurs yeux, leur face, & leurs iaulnes cheueux,
Vous verrez le pur or n’ozer s’approcher d’eux.
Ie vous prie voiez Marie Canoguerre,
Qui de Cararroje est pour maintenant la Dame,
Dont la grace & beauté sont de telle maniere,
Que toute chose vaine enamoure & enflame:
Sa renommée bruit, & partout rend lumiere,
Montant tousiours plus haut la vertu de son ame.
Puis qu’apres l’auoir veu rien d’est à desirer,
Qui la pouroit louër sans son los empirer?
Dame Isabel de Borje est prés d’elle seante,
Qui la perfection porte de toue chose:
Voiez son beau maintien & sa grace excellente,
Et son teint plus naïf que la vermeille rose:
Voiez la de vertu estoile cler luisante,
Nostre siecle honorant plus que dire ie n’ose.
Des autres mise au bout est sa belle figure,
Comme fin & sommet de toute pourtraicture.
Celle qui là ainsi monstre espars ses cheueux,
Qu’vn fil d’or fin retient derrier retroussez,
Et ce visage saint, lequel auec iceux [141r/141v]
A mille cœurs veincuz, asseruiz, & domtez:
Ce col de marbre blanc & ces doux rians yeux,
Honnestes, bas, & vers, & humbles, & discretz,
Est Ianne de Milan, dont la face excellente
D’vne autre regarder nous retarde & allente.
Celle que vous voiez, en laquelle nature
A monstré combien est sa sçience admirable,
Ne pouuant passer outre en beauté creature,
Et n’y ayant rien plus en beauté desirable,
Dont la vertu, sçauoir, & digne nourriture
Exalte le renom, & le rend perdurable,
S’appelle par son nom Mencia Fenollet,
A qui amour se rend, & veincu se soubmet.
La chançon du fameux Orphée fut tant aggreable aux oreilles de Felismena & de tous ceux qui l’escouroient, qu’il les tenoit aussi suspens, comme si nul d’eux n’eust iamais senti ny entendu autre chose par le passé, que ce qui leur estoit là representé. Et apres quoir bien particulierement consideré la richesse & magnificence de ce logis, auec toutes les choses qui y estoient dignes de voir, les Nymphes saillirent par vne porte en la grande sale, & de là entrerent par vne autre en vn beau iardin, dont la veuë ne [141v/142r] leur causa moins d’admiration, que ce qu’ils auoient veu iusques alors. Entre les arbres & belles fleurs duquel estoient plusieurs sepulcres de Nymphes & Dames, lesquelles auoient auec grande sincerité conserué la chasteté deuë à la tres-chaste Deésse. Tous ces sepulcres estoient coronnez les vns de lierre, les autres de lis odorans, les autres de verd laurier. Outre ce, y auoit en ce beau iardin plusieurs fontaines d’allebastre, de marbre diapré, & de metal, souz belles couuertures soustenues de pilliers & arcades fort artificiellement deuisez. Il y auoit quatre chariots de mirthes, au dessus desquels se monstroient force fleurs de Iasmin, & autres tres plaisantes à la veue. Au milieu di iardin estoit vne piere noire, sur quatre pilliers de metal, & au milieu d’icelle vn sepulcre de Iaspe, que quatre Nymphes d’allebastre sustenoient auec leurs mains, autour duquel estoient plusieurs bancs & chandeliers d’argent fort bien & ingenieusement elabourez, auec cierges ardents de cire blãche. A l’entour de la Chappelle y auoit quelques statues [142r/142v]de Dames & cheualiers, les vns de metal, les autres d’allebastre, autre de marbre diapré, & autres de diuerses matieres. Ces figures monstroient si grande tristesse en leurs faces, qu’elles en departirent au cœur de la belle Felismena, & de tous ceux qui voyoient le sepulcre, & le regardant plus à loisir, veirent qu’il y auoit au pied d’iceluy vne mort tenant vne table de metal en ses mains, où estoient grauées ces paroles.
Souz ce triste tombeau gist Dame Cataline
D’Arragõ & Sarmiente, dont la gloire admirable
Des hauts cieux etherez prochaine s’auoisine,
Remplissant de son nom leur voulte delectable:
La mort l’a fait mourir, vengeant par sa ruine
Milles morts qu’a causé sa face trop aimable.
Icy est le corps mis, au ciel s’esiouist l’ame,
N’estant le monde assez digne de telle Dame.
Ayans leu cest Epitaphe, ils veirent qu’au dessus du sepulcre y auoit vn aigle de marbre noir tenant auec ses ongues vne lame d’or, où estoient descrits ces vers. [142v/143r]
Telz que demoureroient les cieux or clers & beaux,
Sans leur doré Phebus, sans Diane sa sœur,
Sans les hommes la terre, & sans les animaux,
Sans nort en mer troublée vn marinier mal seur,
Sans herbes & sans fruits les chãpestres costaux,
Le matin sans rolée, & les iardins sans fleur,
La vertu, la beauté est telle demourée,
Sans celle qui gist souz ceste tombe honorée.
Quand ilz eurent leu ces deux escriteaux, & que Belisa eut entendu par iceux qui estoit la belle Nymphe là enseuelie, & la grande perte que nostre Espaigne auoit faite en la perdant, se souuenãt de la trop immaturée mort de son Arsileo, ne se peut tenir de dire auec plusieurs larmes. Ah ah mort, ie suis bien loing de penser que tu me puisses consoler par les maux d’autruy. Il me deult extremement du peu que le monde a iouy d’vne si grande valeur & beauté, qu’on me dit auoir esté en ceste Nymphe, d’autant qu’elle ne fut onc esprise d’amour: aussi ne se trouua il personne qui meritast qu’elle le fut. Que s’il eust esté autrement, ie l’estimerois autant heureuse en se mou[143r/143v]rant, comme ie me sens mal-heureuse, voyant, ô cruelle mort, combien tu fais peu de cas de moy, puis que m’ayant osté tout mon bien, tu me laisses non pour autre occasion, que pour sentir ceste priuation. Ah Arsileo, Ah discretion non iamais oïe! Ah ah, le plus fidel amant qui se peust iamais voir! Ah ah, le plus cler entendement que nature iamais octroya! Quelz yeux ont peu te veoir, quel cœur a peu endurer ta fin si infortunée?Ah, Ah Arsenio, Arsenio, combien peu de temps eus tu la puissance de souffrir la mort de ton infortuné filz, ayant plus d’occasion de la supporter que moy?
Pourquoy, cruel Arsenio, ne voulus tu que ie fusse participante des deux mortz, dont pour retarder celle qui m’estoit la moins griesue, i’eusse dõné cent mil vies, si tant i’en eusse euës? A Dieu bien heureuse Nymphe, lustre & splendeur de la Roiale maison d’Arragon: Dieu donne gloire & repos à ton ame, & retire la mienne de tant d’infortunes & mes aduentures. Apres que Belisa eut proferé ces paroles, & qu’ilz eurent regardé [143v/144r] plusieurs autres sepultures fort richement elabourées, ilz sortirent par vne faulse porte, qui du iardin alloit à la verde prairie, où ilz trouuerent la sage Felicia, qui alloit se recreante toute seule, laquelle les receut d’vn fort bon & gracieux visaige, & attendant que l’heure du souper approchast, s’en allerent en vn lieu prés de là, où les Nymphes du temple auoient accoustumé certains iours se venir esbatre. Et assises en vn petit preau enuironné de faulx verdoiantes, commencerent à deuiser les vns auec les autres, chacun parlant de ce qui luy venoit plus à plaisir. La sage Felicia appella prés de soy Sirene & Felismena: la Nymphe Doride se mist auec Siluan d’vn costé du preau, & les deux Bergeres Seluage & Belisa auec les deux Nymphes Cinthie & Polidore, se separerent d’vn autre part. De façon qu’encores qu’ilz ne fussent guerres esloignez les vns des autres, si pouuoient ilz bien parler, sans que l’vn interrompit ce que l’autre disoit. Lors desirant Sirene,que le deuis & conuersation [144r/144v] se conformast au temps & au lieu, & aussi à la personne à qui il parloit, commença à dire de ceste maniere. Il ne me semble hors de propos, Dame Felicia, m’enquerir d’vne chose, dõt ie n’ay oncques peu attaindre la congnoissance. Tous ceux qui ont quelque entendement, asseurent le vray amour naist de la raison. Et s’il est ainsi, d’où vient, qu’il n’y a chose plus effrenée au monde, ny qui moins se laisse gouuerner par icelle? Felicia lui respõndit. Ainsi comme ceste demande est plus que de Pasteur, aussi estoit il necessaire que fut plus que femme celle qui auoit à y respondre: mais à ce peu que ie puis comprendre, il ne m’est aduis qu’on doiue penser que l’amour, quoy qu’il ait la raison pour mere, se limite ne gouuerne par icelle: ains faut presupposer, que depuis que la raison de la congnoissance l’a engendré, c’est lors que moins il en veut estre gouuverné: & est desbridé de telle maniere, que le plus souuent il tourne au dommage & preiudice de l’amant, d’autant que la plus part de ceux, qui bien aiment,[144v/145r] viennent à s’oublier, & ne plus aimer eux mesmes, qui est contre toute raison & droit de nature. Qui est la cause, pour laquelle les peintres le peindent aueugle, & priué de toute raison. Et comme Venus sa mere a les yeux beaux, aussi il desire tousiours le plus beau. Ils le peindent nud, par ce que le bon amour ne se peut dissimuler par la raison, ny couurir par la prudence. Ilz luy donnent des æsles, par ce qu’il entre auec grande legereté en l’ame de l’amant: & tant plus il est perfait, tant plus auec grãde vistesse & alienation de soy- mesme, va il à chercher la personne aimée: au moien dequoy Euripide disoit, que l’amant vit au corps de l’aymé. Ilz le peindent encores tirant de l’arc, par ce qu’il tire droit au cœur, comme à son propre but: & aussi pour ce que la playe d’amour est cõme celle que fait la sajette estroite à l’entrée, & profonde à l’interieur de celuy qui ayme.
Ceste plaie est difficile à veoir, mauuaise à penser, & fort tardifue à guerir. De façon (Sirene) que tu ne dois t’esmerueiller, si l’amour perfait, quoy qu’il soit enfant de [145r/145v]raison, ne se gouuerne par icelle, car il n’y a chose qui depuis sa naissance corresponde moins à son origine. Aucuns disent, qu’il n’y a autre difference entre l’amour vicieux, & celuy qui ne l’est, sinon que l’vn se gouuerne par raison, & l’autre n’endure son gouuernement. Mais ilz se trompent, par ce que cest excés & impetuosité n’est point plus familier de l’amour deshonneste, que de l’honneste, si n’est qu’en l’vn il augmente la vertu, & en l’autre il fait le vice plus grand. Qui peut nier qu’en l’amour qui est bon & honneste, ne se trouuent des effects merueilleux & excessifz? Qu’on le demande à plusierus, qui pour le seul amour de Dieu n’ont fait cõpte de leurs personnes, ny difficulté de perdre la vie pour icelui (quoy que bien consideré le guerdon qu’ilz en attendoient, ilz ne donnoient pas beaucoup.) Et combien d’autres ont ilz consumé leurs personnes, & emploié leurs vies, enflammez de l’amour de la vertu, & desireux de gloire & renommée perpetuelle, chose que la raison ordinaire ne permet, ains guide toutes ses [145v/146r] actions, en sorte que la vie puisse estre honnestement conseruée? Combien d’autres exemples te pourois ie amener d’vne infinité, qui pour la seule affection de leurs amis ont perdu la vie, & tout le surplus qui se perd auec icelle? Laissons cest amour, & venõs à celuy de l’homme à la femme. Tu dois entendre, que si l’amour que l’amant porte à sa maistresse (quoy qu’il soit enflammé d’vne effrenée affection) naist de la raison, & d’vne vraye congnoissance & iugement, qui pour ses seules vertuz la iu e digne d’estre aimée, que cest amour, (à ce qu’il me semble, & ne me trompe point) n’est illicite ny des-honneste, par ce que tout amour de ceste façon ne pretend à autre fin, qu’à aimer la personne pour elle mesme, sans esperer autre practicque ny guerdon de ses amours. Et ainsi voila ce qu’il me semble se pouuoir respondre à ce que sur ce point tu m’as demandé.
Sirene lors luy respondit. Dame, ie suis satisfait de ce que ie desirois entendre, & crois aussi que ie le seray (attendu la bonté & subtilité de vostre iugement) de tout [146r/146v]ce que ie desirerois sçauoir de vous, bien qu’il eust esté besoing d’vn meilleur & plus capable entendement que le mien pour comprendre tout ce qui est contenu en voz paroles. Siluan, qui estoit deuisant auec Polidore, luy disoit. C’est vne chose merueilleuse, ô belle Nymphe, de voir ce que souffre vn pauure cœur, qui est subiect aux trances d’amour: car le moindre mal qu’il fait, est nous oster le iugement, faire perdre la memoire de toute chose, & la remplir de luy seul, & aliener l’homme de soy-mesme, & l’approprier tout à la personne aimée. Et que peut faire l’infortuné qui se voit ennemy de plaisir, amy de solitude, plein de passions, enuironné de craintes, troublé d’esprit, martirizé du sens, sustenté d’esperance, derompu de pensemens, affligé de fascheries, trans-percé de ialousies, remply perpetuellement de souspirs, ennuys, & aduersitez, qui iamais ne luy deffaillent? Et ce qui me fait plus esmerueiller, est qu’estant cest amour si intolerable & extreme en cruauté, l’esprit n’espere de s’en pouuoir separer, ny le [146v/147r] pourchasse: ains tient pour ennemy celuy qui le luy conseille. Tout cela est bon, dit Polidore. Toutesfois ie sçay fort bien, que pour la plus part ceux qui ayment, ont plus de paroles que de passions. C’est signe (dit Siluan) que vous ne les sçauez sentir, puis que vous ne les pouuez croire: & paroist bien que n’auez oncques esté touchée de ce mal, (& plaise à Dieu que ne la soiez encores) lequel nul ne peut croire, ny la qualité & multitude des maux qui d’iceluy procedent, si n’est celuy qui en est participant. Comment penses tu, ô belle Nymphe, que se trouuãt tousiours l’amant auec la raison confuse, la memoire occupée, la fantasie alienée, & les sens lassez & trauaillez de l’amour excessif, la langue puisse demourer en telle liberté, qu’elle sache feindre des passions, ou monstrer autre chose que ce qu’elle sent? Et pourtant ne te trompes en cela: car ie t’asseure que c’est bien tout au rebours de ce que tu penses. Vois moy icy où ie suis, que veritablement il n’y a chose en moy qui se puisse gouuerner par raison, & ne sçaura oncques estre en [147r/147v]celuy qui sera autant priué de sa liberté cõme ie le suis. Parce que toutes les seruitudes corporelles laissent libre, au moins la volonté, mais la sujection d’amour est telle, que la premiere chose qu’elle fait, est prendre possession d’icelle: & comment veux tu que celuy forme des complaintes, & feigne des souspirs, lequel se voit traicté de ceste façon? Il est facil à voir, que tu es bien exempte d’amour, comme ie te disois n’agueres. Polidore luy respondit. Ie sçay bien Siluan, que ceux qui aiment, reçoiuent plusierus trauaux & afflictions, durant tout le temps qu’ilzobtiennent ce quils desirent: mais apres qu’ilz ont acquis la chose desirée, le tout leur est cõuerty en plaisir & contentement. De façon que tous les maux qu’ilz enduroient, procedoient plus du desir, que d’amour qu’ils eussent à la chose desirée. Il est facil à cognoistre que tu parles d’vn mal que tu n’a iamais experimenté, dir Siluan, car l’amour de ceux desquelz les peines cessent aussi tost qu’ilz ont acquis ce qu’ilz desirent, ne procede de la raison, mais d’vn appetit bas & [147v/148r] deshonneste. Seluage, Belisa, & Cinthie estoient deuisans de la raison, pour laquelle en absence le plus souuent l’amour se refroidit. Belisa ne se pouuoit persuader, qu’en aucun peust tomber si grande desloyauté, disant, que mesme estãt mort son Arsileo, combien qu’elle s’asseurast assez de ne le vois iamais, si luy portoit elle encores la mesme affection, que quand il viuoit: comment donc seroit il possible de veoir qu’aucun oubliast en absence les amours qu’il espere de reueoir quelque fois? La Nymphe Cinthie luy respondit. Ie ne sçaurois Belisa, te respondre auec telle suffisance, comme par aduenture la matiere le requereroit, pour estre chose qui ne se peut esperer de l’esprit d’vne Nymphe telle que ie suis. Mais ce qu’il m’en semble, est, que quand quelqu’vn se part de la presence de ce qu’il aime bien, la memoire luy demeure pour les yeux, puis qu’auec icelle seulement il void ce qu’il desire. Ceste memoire prend la charge de représenter à l’entendement ce qu’elle contient en soy: & de ceste representation de ce qu’on aime en [148r/148v] l’entendement, la volonté qui est la troisiesme puissance de l’ame, vient à engendrer le desir, moyennant lequel l’absent est en peine pour ne voir ce qu’il aime bien. De façon que tous ces effects deriuent de la memoire, comme d’vne fontaine, de laquelle prend naissance le principe & origine de desir. Ainsi vous deuez sçauoir, ô belles Nymphes, que comme la memoire soit vne chose qui plus va auant, plus perd de sa force & vigueur, oubliant ce que les yeux luy ont mis entre les mains, aussi la perdent les autres puissances, dont les œuures prenoient leur commencement d’icelle. De mesme façon qu’on voiroit les ruisseaux cesser leur cours, si les fontaines, dont ilz naissent, tarissoient. Et comme cela s’entend de celuy qui part, aussi se doit il entendre mesmement de celuy qui demeure. Mais si tu penses, ô belle Bergere, que le temps ne gueriroit ton mal, si tu en laissois le remede és mains de la sage Felicia, tu te trõpes grandement. Car il n’y en a aucun à quoy elle ne donne remede, & à celuy d’amour plus qu’à tous les autres.
[148v/149r] La sage Felicia (qui encores qu’elle fut vn peu esloingnée, auoit oï ce que Cinthie disoit) luy respondit: Ce ne seroit petite cruauté, si ie mettois le remede de qui en a si grand besoing, és mains de Medecin si long & tardif, cõme est le temps: que posé le cas, qu’il ne le soit quelquefois, il aduient en fin, que les grandes maladies, (si elles n’ont autre remede que le sien) durent si long temps, qu’auant prendre fin, elles la donnent à la vie de ceux qui les endurent. Et pour ce que ie delibere de donner demain ordre à ce qui touche le remede de la belle Flismena, & de toute sa cõpagnie, & semble que les rayons du doré Apollon aillent ja donnans fin à sa iournée: il sera bon aussi que la dõnions à noz deuis, & que nous nous retiriõs en mon logis, où ie croy que le souper nous attend. Et aiãs s’en allerent en la maison de la sage Felicia, où ilz trouuerent les tables mises souz des verdes trailles qui estoientt là en vn iardin. Et aiãs acheué de souper, & pris cõgé de la sage Felicia, chacun se retira en la chãbre qui lui estoit apareillée.
{Fin du quatriesme Liure}